« La nature va nous manquer »
Tertullien (1)

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17 – Je regarde par ma fenêtre. J’écris ce que je vois.
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18 – Vaque à tes aubes
le ciel consent
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19 – Il neige dans les plis du monde et je suis là, immobile, inculte, convaincu que ma vérité réside dans le fait que je n’existe pas, que je ne laisserai aucune empreinte sur les chemins que j’aurai parcourus.
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20 – Ce soir au cours de la conférence qu’il donne au Banquet du livre de Lagrasse, Tanguy Viel parle de l’inquiétude poétique de Kerouac, du pessimisme radical de Pasolini. Puis, dressant un panorama du roman gothique de Radcliffe à Whalpole en passant par Poe et Lewis, il attire notre attention sur l’héritage de ce genre chez Balzac et nous renvoie à l’incipit d’Eugénie Grandet où le romancier, dit-il, convoque les stéréotypes du genre. Je ne l’avais jusqu’ici jamais lu ainsi. Le voici donc, cet incipit d’un Balzac gothique.
« Il se trouve dans certaines villes de province des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître et l’aridité des landes et les ossements des ruines : la vie et le mouvement y sont si tranquilles qu’un étranger les croirait inhabitées, s’il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d’une personne immobile dont la figure à demi monastique dépasse l’appui de la croisée, au bruit d’un pas inconnu. Ces principes de mélancolie existent dans la physionomie d’un logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mène au château, par le haut de la ville. »

20 – Tanguy Viel, bribes au vent qui tourbillonne au pied du mur de l’abbaye et emporte les feuillets volants de son puissant discours : « La langue, une maison remplie de fantômes ». « Habiter sur les ruines de la destruction ». « Seul le poème peut échapper aux lois de la maison ». « La poésie est locative ».
Sa conférence a pour titre : « Le monde est comme le vent ». Et sa présentation dans le livret-programme dit ceci, encore : « Tous les hommes n’habitent pas en poète. D’ailleurs, certains sont romanciers et sortent à peine de leur maison. Et le monde, ce qu’on appelle le monde, n’y est peut-être que du vent qui entre et sort et fait des courants d’air… »
A la fin de la conférence, un ami s’approche de moi et me glisse : « On en revient toujours au poème ».
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21 – Ecrire : ma façon à moi de faire monde. Je n’en vois pas d’autre à ma portée.
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22 – « Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, en se soumettant où il faut. Qui ne fait ainsi n’entend pas la force de la raison. »
Blaise Pascal, fragment 201, Soumission, édition Philippe Sellier.
Aie toujours avec toi l’édition Sellier de Pascal. Son écriture tour à tour ferme, hésitante, résolue, incertaine mais toujours inquiète et rayonnante. Ses fragments requièrent le silence. Ses mots, le murmure d’une raison aimante. Ils sont l’ombre de sa connaissance. Dieu est en eux. Dieu est avec eux.
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23 – Les lunes cachent leur pitié dans les larmes.

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24 – de ma fenêtre, dans les mailles du monde (les profiteurs de guerre, les jeunesses déchues, les inégalités, les injustices, les mépris, les violences, une terre qui brûle, un futur qui s’essouffle, ad lib…)
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25 – Les oiseaux lisent les psaumes dans le frisson des feuilles et les rivières d’or oublient jusqu’à leur source.
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26 – Que chercher Dieu par l’étude est une manière de le servir. « (…) servir (Dieu) avec d’autant plus d’ardeur que nous le connaissons avec plus de certitude ».
Blaise Pascal, Lettre sur le Dieu caché, édition Philippe Sellier.
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27 – (condition humaine) les vanités célestes retombent en pluies d’étoiles sur les pauvres humains affamés ployant sous la besogne.
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28 – dissimulés dans les plis d’une date
le jour et l’heure du geste salvateur
celui-là même qui nous préserva de l’ornière
et veille désormais sur nos consciences
à l’état de signe
dans l’étoffe du matin
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29 – Dans ce projet dont je ne suis pas encore très sûr, l’accumulation de fragments devrait produire à terme un reflet de réel (c’est du moins l’effet recherché).
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30 – Le ciel mourra nonobstant l’indulgence des canopées. Les secrets des arbres sont cachés dans leurs cimes.
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31 – Ni la littérature, ni la poésie ne sauveront le monde. Les sciences continueront de fournir les outils pour comprendre et penser mais comme elles ne sont plus écoutées par les dirigeants des puissances étatiques et financières qui confisquent le monde à leur profit — il faut être aveugle pour ne pas voir qu’à l’échelle mondialisée qui caractérise notre ère, nous ne vivons plus dans un espace démocratique —, elles ne seront in fine d’aucun secours. Nous n’entendons pas le cri du loup dans la montagne. Personnellement, je ne cherche pas à fuir. Je n’ai pas les moyens financiers des ultra riches qui pensent que leur argent les protègera de l’effondrement. Je vis au jour le jour, dans le souci mais aussi hélas la méfiance de l’autre et l’angoisse du lendemain. Je vis comme un chevreuil en bord de route, prêt à bondir sous les phares d’une automobile et sauter, à toutes fins ou désespoir de cause, dans les bras géants de la disparition.
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32 – Le sot projet que j’aurais de me peindre si ces notes n’étaient la marque de mon effacement.
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33 – J’emprunte cette formule au géographe Michel Lussault dans ses Chroniques de Géo’ Virale (coédition Ecole urbaine de Lyon et Editions 205) : je vis « encapsulé dans une intériorité personnelle ».
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(1) La phrase est citée par Tanguy Viel lors de sa conférence au Banquet du livre de Lagrasse. Elle est extraite du chapitre XXX du traité De l’âme écrit par Tertullien à la fin de sa vie, vers 210-213. La voici, tellement actuelle, restituée dans son contexte : « Assurément il suffit de jeter les yeux sur l’univers pour reconnaître qu’il devient de jour en jour plus riche et plus peuplé qu’autrefois. Tout est frayé ; tout est connu ; tout s’ouvre au commerce. De riantes métairies ont effacé les déserts les plus fameux ; les champs ont dompté les forêts ; les troupeaux ont mis en fuite les animaux sauvages ; les sables sont ensemencés ; l’arbre croît sur les pierres ; les marais sont desséchés ; il s’élève plus de villes aujourd’hui qu’autrefois de masures. Les îles ont cessé d’être un lieu d’horreur ; les rochers n’ont plus rien qui épouvante ; partout des maisons, partout un peuple, partout une république, partout la vie. Comme témoignage décisif de l’accroissement du genre humain, nous sommes un fardeau pour le monde ; à peine si les éléments nous suffisent ; les nécessités deviennent plus pressantes ; cette plainte est dans toutes les bouches : la nature va nous manquer ».
Ces fragments sont issus des carnets de l’été 2026, tous écrits durant le séjour à Carcassonne entre le 17 juillet et le 16 août.
