Phrag/mes

« Le poème est partout » – Yòrgos Sefèris


Autobiographie, journal #12 | l’insaisissable, l’anachronique, le vulnérable

carnets de l’été 2026

Bergerie en ruine, une image du monde. En montant vers le Pic de Saint-Barthélémy. Mardi 28 juillet 2026, 9 h 25.

-o-

mercredi10juin | Le bruit du monde

Première lecture, ce matin, du Chemin d’encre de Bernard Noël aux éditions Cadastre8zéro, acheté dimanche dernier au Marché de la Poésie. Le chemin d’encre est le dernier projet d’écriture de Bernard Noël, un livre in-fini, sans point final, interrompu par la mort de son auteur survenue le 13 avril 2021 et publié, selon sa volonté, après sa disparition. J’y trouve, laisse I–6, cette question programmatique : « (…) comment arracher de nous l’insaisissable / et provoquer alentour le bruit du monde qui s’éteint ».

« il n’y aura en guise de poème que ce mot à mot hésitant… » (VIII – 5)

-o-

samedi13juin | décalage temporel

Je découvre ce matin le mot « anatopisme » en lisant dans Libération la chronique d’Emanuele Coccia. L’anatopisme désigne « une situation dans laquelle un lieu se pense, s’organise et prend forme à partir d’un autre lieu ». Le philosophe met en garde contre le danger de stérilité qui guette l’excès d’authentique dans le rapport au lieu où je me trouve. « L’identité, écrit Emanuele Coccia, ne se construit pas à partir d’une pure autochtonie, mais à travers un rapport d’identification à un autre lieu, qui sert de principe d’orientation et de légitimation ». Comme mon être-au-monde repose, au fond, pour l’essentiel, sur mon rapport à l’Autre qu’il s’agisse d’un lieu, d’une époque ou des individus qui les peuplent. Emanuele Coccia rappelle que « les lieux les plus vivants ont toujours été ceux capables d’une identification intense et créative à un ailleurs » et que « l’anatopisme n’est pas une exception — c’est la règle ».

Dans cette même chronique, Emanuele Coccia s’intéresse au concept d’anachronisme dans lequel il voit plus qu’une tendance, « une véritable pratique culturelle ». Il écrit : « Est anachronique celui qui, aujourd’hui, construit son identité selon des modèles chevaleresques, celui qui s’habille selon les codes esthétiques d’un autre siècle ou celui qui tente de vivre politiquement selon des formes institutionnelles appartenant à des contextes désormais disparus ». Il montre combien l’anachronisme est « souvent productif », constatant que « des époques entières se sont définies précisément à travers une relation sélective et imaginaire avec le passé ». Exemple : la Renaissance italienne qui « n’a pas été une simple redécouverte de l’Antiquité, mais la tentative de vivre dans le présent selon une image construite de la Rome antique ». Pour Emanuele Coccia, « le décalage temporel peut devenir une force génératrice ».

-o-

mardi7juillet | « Plutôt émotion exprimée que peinture descriptive »

J’ai rendez-vous avec le Nouveau Festival Radio France qui, dans quelques jours, clôturera ma saison musicale. Ce soir, l’ensemble Les Siècles est dirigé par Jakob Lehmann avec Christian-Pierre La Marca au violoncelle solo. Au programme : le concerto pour violoncelle opus 104 de Dvorak et la sixième symphonie opus 68 Pastorale de Beethoven à laquelle je suis très attaché tant elle m’accompagne depuis… toujours.

Les mesures 1-6 de la symphonie Pastorale. Manuscrit autographe.

Je devais avoir autour de dix-douze ans lorsque son enregistrement au disque par le Philharmonique de Berlin sous la direction de Karajan m’a été offert. Quelques années plus tard, je consacrais mon argent de poche à l’achat de la partition d’orchestre chez son éditeur historique, Breitkopf et Härtel. Sa lecture m’a alors permis d’entrer plus avant dans l’intimité de cette œuvre qui n’a jamais cessé, depuis, d’exercer sur moi, à chaque écoute, une intense fascination.

Claude Debussy : « Il vaut mieux regarder un coucher de soleil que d’écouter la Pastorale ». Il arrive même aux plus grands de se tromper dans leur jugement. Parce que le projet de Beethoven, avec cette symphonie, n’est pas de composer une musique descriptive, encore moins programmatique. Il le dit lui-même dans une lettre à l’éditeur Breitkopf & Härtel du 28 mars 1809 : « Le titre de la symphonie en fa est : Symphonie Pastorale ou Souvenir de la Vie Rustique, plutôt émotion exprimée que peinture descriptive ». Ce que voulut Beethoven n’était pas précisément décrire mais saisir des sensations et pour cela fouiller dans sa mémoire à la recherche de souvenirs.

La symphonie est créée le 22 décembre 1808 à Vienne avec la cinquième qui porte le numéro d’opus 67. Imprimées quelques mois plus tard chez le même éditeur, les deux œuvres, sœurs jumelles, sont composées concomitamment entre 1805 et 1808, période au cours de laquelle la surdité de Beethoven ne cesse de s’aggraver.

Le 8 juin 1808, le compositeur adresse une première lettre à Breitkopf et Härtel, sorte de « prise de contact » selon ses propres termes, et dans laquelle il propose aux éditeurs de Leipzig plusieurs œuvres dont les symphonies opus 67 et 68. Exigence de Beethoven : « Je dois poser pour conditions de ces deux symphonies qu’elles soient publiées dans un délai de six mois à partir du 1er juin ». Ce délai ne sera pas tenu puisque les partitions ne paraîtront qu’un an plus tard, en avril et mai 1809. Quoi qu’il en soit, les destins de ces deux symphonies sont intimement liés tant à la scène (leur première exécution le 22 décembre 1808 à Vienne) qu’à la publication (chez Breitkopf & Härtel, donc, en avril et mai 1809).

Le concert du 22 décembre 1808 préoccupe Beethoven qui consacre un temps fou à sa préparation. Il se débat avec les copistes. Veille à ce que des erreurs ne soient pas commises dans la transcription de ses pattes de mouche. C’est qu’il faut connaître parfaitement son écriture pour la copier sans faute. Et par malheur, l’un des deux copistes qui la lit le mieux est tombé malade. Au dernier moment, c’est-à-dire quelques mois avant que la symphonie ne soit envoyée à l’impression, Beethoven change de dédicataire. Il s’en excuse le 1er novembre 1808 auprès de son premier destinataire, le comte Franz von Oppersdorff, qui se verra attribuer en compensation la dédicace de la quatrième symphonie. La sixième va au comte Razumovsky. Enfin, il y a le rendez-vous manqué avec Gottfried Christoph Härtel de passage à Vienne à la mi-septembre 1808. Beethoven réussit quand même à lui remettre in extremis des copies corrigées de ses deux symphonies afin qu’il les emporte à Leipzig pour les faire imprimer. Il s’en est fallu de peu.

L’ensemble Les Siècles sur la scène de l’opéra Berlioz, Corum de Montpellier. 19 h 56.

Beethoven n’était pas très soigneux avec ses originaux. Il ne savait jamais trop où il les rangeait si tant est qu’il les rangeait. Dans sa correspondance de 1808, on le voit courir d’un ami à l’autre pour récupérer des partitions originales qu’il a disséminées comme autant de signes d’amitié mais qu’il doit faire copier ex abrupto en vue d’exécutions publiques. A sa décharge : il compose énormément dans cette période, probablement la plus féconde de son existence. La musique s’accumule, elle est partout, sur le papier, dans les tiroirs, les armoires, dans sa tête. Mais Beethoven n’est ni une usine ni un ordinateur. C’est un homme fragile, amoureux, déçu, enthousiaste, pessimiste, soumettant un peu plus chaque jour son art à la question de sa vérité. Brouillon dans sa vie mais jamais dans sa musique. Une musique limpide. Transparente. Aimante. Comme cette Pastorale, écho désormais lointain d’un monde qui, à cause de la surdité, se refuse à lui.

Source : Les lettres de Beethoven, intégrale de la correspondance 1787-1827, traductions de Jean Chuzeville, Actes Sud, 2010.

-o-

8-13juillet | « Gute Nacht… »

Mes derniers rendez-vous musicaux de la saison avec, comme un point d’orgue, le Nouveau Festival Radio France. Après la sixième de Beethoven hier, un chapelet d’heureuses et belles surprises : ébouriffante version scénique du Didon et Enée de Purcell par l’ensemble Les Surprises de Louis-Noël Bestion de Camboulas (ces musiciens-là osent tout et ils ont le talent pour) ; performance de Jonathan Fournel, pianiste inspiré, dans un corps à cœur battant avec l’opus 110 de Beethoven et la sonate en si mineur de Liszt (programme dantesques pour qui sait) ; première inoubliable pour moi qui n’avais encore jamais entendu Wagner à la scène, la version de concert de Tristan et Isolde par l’orchestre philharmonique de Radio France sous la direction de Jaap Van Sweden (un seul mot me vient : monumental) ; enfin, au cœur du cœur de l’intime avec le Voyage d’Hiver de Schubert par Matthias Goerne (baryton) accompagné au piano par son complice Mikhaïl Pletnev. Chef d’œuvre emblématique d’un romantisme absolu.

« Et je ne puis, pour mon départ,
Désormais décider de l’heure :
C’est à moi de trouver ma route
Dans cette nuit qui m’environne ».
Extrait de Gute Nacht, premier lied du cycle Le Voyage d’Hiver de Schubert, poème de Wilhelm Müller.

-o-

mardi28juillet | chantez, cigales !

Les pics de Soularac et du Saint-Barthélémy. 10 h 25.

Nous tenterons aujourd’hui l’ascension du Pic de Saint-Barthélémy. Avec son grand-frère le Soularac, il domine le massif du Tabe, le pog de Montségur, le pays d’Olmes. Les Pyrénées ariégeoises font mystère de leur beauté. On raconte qu’en des temps anciens, le Saint-Barthélemy fut le cadre d’un culte solaire auquel s’adonnaient les populations autochtones.
Nous sommes partis tôt de Carcassonne car la journée s’annonce chaude. Il ne faudra pas compter avec l’altitude pour nous préserver de la canicule. J’ai présumé de mes forces. Je ne parviendrai pas à gravir les quelque 900 mètres de dénivelé positif pour me hisser jusqu’aux 2348 m du Pic. A quelque 1500 m d’altitude, des cigales chantent.

Bruyères. 10 h 38.

-o-

jeudi30juillet | Des nuits entières

Suis venu comme chaque année au Banquet du livre de Lagrasse retrouver des amis, entendre des voix, partager des moments précieux par leur rareté. Ici je me sais en lieu sûr. Je repartirai ce soir la besace pleine de livres glanés sur les tables de la librairie Ombres Blanches, comme qui toujours rentre son bois en prévision de l’hiver.

Quelques notes pendant la rencontre avec Christian Thorel pour son livre Les nuits expérimentales (Verdier), animée par Christophe Pradeau. Au cinéma, l’idée d’émiettement. Une suite de séquences, de plans. Puis le montage. Le livre est construit de la même manière. Une suite de séquences liées entre elles par un détail, un motif.

(Vaudrait pour ma pratique d’écriture. L’importance du montage des fragments en apportant un soin particulier aux articulations. Travailler les liens possibles entre eux. Un détail. Un mot-leitmotiv. Un rythme. Une couleur. Le motif du fondu-enchaîné emprunté au cinéma. C’est cela qu’il faut chercher à obtenir. Que le collage des fragments fasse sens, à la fois dans les champs de l’esthétique, du récit et de la pensée.)

Le livre de Christian Thorel, expérimental dans sa manière d’arpenter, de raconter, d’interroger les nuits entières vouées à l’exploration du langage cinématographique. Cinéma-vie-écriture, ce nœud jamais ne se défait. Une œuvre-vie, admirable de cohérence, de constance, d’exigence et de profondeur.

-o-

vendredi31juillet | faire société avec le vivant

« Nous vivons dans l’entrelacement ». La formule est de Michel Lussault dans ses Chroniques de géo’virale (éditions deux-cent-cinq). Pendant le premier confinement, entre le 23 mars et le 11 mai 2020, le géographe a posté dix chroniques sous forme de vidéo sur la chaîne YouTube de l’Ecole urbaine de Lyon « afin de ne pas confiner idiot ». Professeur à l’université de Lyon, Michel Lussault est membre du laboratoire de recherche Environnement, villes, sociétés. Il documente le développement exponentiel de l’urbanisation et ses répercussions sur nos manières de faire société et d’habiter le monde. « Penser le Monde [la majuscule est de l’auteur] avec le virus » était au centre de sa réflexion lors du confinement. Depuis trente ans, Michel Lussault « tente d’étudier la mondialisation en tant qu’il s’agirait d’une urbanisation généralisée de la planète Terre ». Pour ce géographe, il est acquis que « le Monde que nous vivons aujourd’hui est fabriqué par la phase d’urbanisation généralisée ». Il explique dans ses chroniques en quoi la pandémie de Covid 19 aura été « à la fois révélatrice des caractéristiques fondamentales de ce Monde urbanisé, de quelques-unes de ses vulnérabilités et de quelques principes que nous avons pu occulter et oublier d’observer ». Ces chroniques rassemblées sont un manuel pour aider qui le souhaite à (re)penser nos manières d’habiter le monde.

Vivant-non vivant, humain-autre qu’humain, il s’agit de redonner aux autres qu’humains toute la place qui leur est due et que nos sociétés urbanisées leur dérobe. Les « réinsérer », dit Michel Lussault, rendre à ces exclus « l’espace politique » qui est le leur. Idée que la société n’est pas qu’un espace de rassemblement exclusivement réservé aux humains qui exerceraient une domination sans partage sur « le reste » du monde. Idée qui oblige à repenser en profondeur la manière pour l’humain d’habiter le monde, c’est-à-dire faire société avec le vivant autre qu’humain.

Michel Lussault dans la librairie du Banquet du livre de Lagrasse. 30 juillet 2026, 18 h 32.

Le retour de la pluie tant attendue depuis des semaines. Il tonne. Tombent gouttes éparses, épaisses. Séquence timide, comme la promesse d’une renaissance qui tarde. Tout pourtant toujours devrait recommencer. Sans fin.



En savoir plus sur Phrag/mes

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture