carnet de juin 2026

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mercredi17juin | L’invention des mondes
Un parcours en quelques ancrages dans l’exposition Cartes imaginaires. Inventer des mondes présentée à la Bibliothèque nationale de France (site François-Mitterrand) du 23 mars au 19 juillet 2026.
1 – L’œuvre-vie de Sebastian Münster

La cosmographie – ou description du monde – est un genre très en vogue à la Renaissance qui « ambitionne de formuler un savoir universel ». Le moine franciscain Sebastian Münster se lance dans son projet en 1528. Il en fait son œuvre-vie. Vingt ans d’un travail acharné ne sont pas de trop pour aboutir à une première édition en 1544, suivie six ans plus tard de deux autres, définitives celles-là, en latin et en allemand. Sebastian Münster reproduit au quatrième livre de son ouvrage « les monstres marins de la Carta Marina d’Olaus Magnus », ces « bêtes de la mer » dont Gustave Flaubert s’est inspiré pour sa Tentation de Saint-Antoine. La cosmographie de Münster a joui d’une immense popularité dans un temps où l’appétit de savoir des humanistes et de leurs lecteurs était insatiable. Le rhinocéros que l’on voit ici représenté est une gravure d’après Albrecht Dürer.
2 – Marco Polo l’enchanteur

Marco Polo (1254-1324) est connu comme marchand et explorateur. Mais il est surtout célèbre pour son livre Le devisement du monde ou Livre des merveilles, principale source de connaissance de l’Asie dont disposeront après lui plusieurs générations d’explorateurs et de cartographes. Le Vénitien a beaucoup voyagé et longtemps séjourné dans ces contrées lointaines. Ses descriptions inspirent durablement les représentations du continent asiatique. Rédigé en 1298, le livre a fait l’objet de nombreuses copies et traductions. L’exemplaire présenté dans l’exposition date de 1310-1311. C’est un manuscrit enluminé sur parchemin. L’illustration qui est ici montrée est une représentation de la licorne, animal fantastique très répandu dans le bestiaire médiéval.
3 – L’homme « sauvage » selon André Thevet

L’homme « sauvage », de préférence anthropophage, fascine géographes, explorateurs, voyageurs, savants, philosophes et romanciers. André Thevet (1516-1592) en fait le protagoniste de ses Singularitez, fruit des observations que le cosmographe du roi — c’est son titre — ramène d’un voyage au Nouveau-Monde. Sur la double-page exposée, on peut lire le récit saisissant d’un rituel anthropophagique : « Le maître du prisonnier, comme nous avons dit, invitera tous ses amis à ce jour pour manger leur part de ce butin, avec force Cahouïn, qui est un breuvage fait de gros mil, avec certaines racines. A ce jour solennel, tous ceux qui y assistent se pareront de belles plumes de diverses couleurs ou se teindront tout le corps. Celui spécialement qui doit faire l’occision, se mettra au meilleur équipage qu’il lui sera possible, ayant son épée de bois aussi richement étoffée de divers plumages. Et tant plus le prisonnier verra faire les préparatifs pour mourir, et plus il montrera signes de joie. Il sera donc mené, bien lié et garroté de cordes de coton en la place publique, accompagné de dix ou douze mille sauvages du pays, ses ennemis, et là sera assommé comme un pourceau, après plusieurs cérémonies. Le prisonnier mort, la femme qui lui avait été donnée, fera quelque petit deuil. Incontinent le corps étant mis en pièces, ils en prennent le sang et en lavent leurs petits enfants mâles pour les rendre plus hardis, comme ils disent, leur remontrant que quand ils seront venus à leur âge, ils fassent ainsi à leurs ennemis. (…) Ce corps ainsi mis en pièces, et cuit à leur mode, sera distribué à tous… »
4 – Les mappemondes de Jacques de Vaulx

Jacques de Vaulx était navigateur et cartographe. « Par cette présente figure est démontré toutes les terres qui sont cachées dessous l’horizon… », lit-on sur la page de gauche du manuscrit présenté dans la vitrine. Tout en bas du continent africain, sur la mappemonde de droite, on distingue les monts de la Lune aux pieds desquels s’étend un vaste lac où le Nil prend sa source. Cette représentation des sources du Nil est avancée pour la première fois par Ptolémée (100-170) dans sa Géographie (vers 150). Elle perdurera jusqu’au XVIIIe siècle.
5 – La quête spirituelle de Christophe Colomb

Le « miracle » des expositions proposées par la Bibliothèque nationale de France, pourvu que vous manifestiez quelque attrait pour la chose écrite, qu’elle soit manuscrite ou imprimée, est que vous êtes assuré de vous retrouver en présence d’un ou plusieurs documents que vous n’auriez jamais imaginé, ni même espéré, contempler un jour dans votre vie. La carte dite de Christophe Colomb, dont l’attribution au navigateur est toujours discutée, est un de ces « miracles ». Son intérêt réside dans la représentation du paradis, non plus au centre de la Terre comme c’était le cas au Moyen Age, mais en marge, à l’écart. Le paradis terrestre en tant que lieu à conquérir, faisant du voyage bien plus qu’une exploration à des fins économiques et politiques, une quête spirituelle.
6 – Le « non-lieu » de Thomas More

L’utopie — du grec ou (non) et topos (lieu) — est un non-lieu. Un lieu insituable. Impossible à représenter cartographiquement. Mais un lieu tout de même. Un lieu imaginable. C’est tout l’intérêt du parti-pris de Thomas More : faire de la tension entre la réalité d’une représentation et son impossibilité même le sujet de son livre. L’Utopie est un chef d’œuvre. Je me souviens l’avoir lu pour la première fois en dehors de tout programme scolaire, comme j’aimais à le faire dans mes années lycéennes, lire Iphigénie au lieu de Phèdre, La Cousine Bette plutôt qu’Eugénie Grandet, lire oui mais dans le dos de la prescription professorale. Ignorant que j’aurais à m’y confronter à nouveau dans une exposition dont je n’avais pas a priori prévu la visite, je n’avais pas glissé mon exemplaire de L’Utopie dans ma valise. Dans l’impatience de m’y replonger, j’en rachète donc un illico à la librairie de la BNF. J’opte pour l’édition Folio de Guillaume Bavaud. Je cours à la dernière page de l’ouvrage pour en savourer la conclusion. C’est Thomas Morus qui parle et ce sont ses derniers mots : « (…) je confesse facilement qu’il y a en la République des Utopiens bien des choses que je souhaiterais voir en nos villes de par-deçà, sans pourtant véritablement l’espérer ». Existe-t-il invitation plus vivifiante à pousser nos imaginaires ?
7 – Yoknapataupha ! Yoknapataupha !

Enfin la voici, bien lisible, sous mes yeux, la carte du comté de Yoknapataupha conçue par Faulkner à la demande de son éditeur qui s’inquiétait de la complexité narrative d’Absalom ! Absalom ! Il faut croire qu’elle n’a pas suffi à le rassurer puisque Faulkner a aussi établi une chronologie des principaux événements du roman et une généalogie de ses personnages. Je ne sais que penser de ce luxe de précisions extra-textuelles. Pour les besoins de cette note, je relis ce corpus dans mon exemplaire de La Pléiade et m’aperçois que je fais erreur. Ces éléments ne sont pas extérieurs au texte, ils sont en réalité parties intégrantes du roman. Pas seulement des repères. Ils sont le roman. Et je trouve soudain — excusez l’emphase — géniale, oui géniale, l’idée d’avoir recours à une carte de géographie pour s’orienter dans un texte de fiction.
8 – Julien Gracq géographe

Julien Gracq est géographe. Son tout premier texte — Bocage et plaine dans le sud de l’Anjou (1) — paraît dans les Annales de géographie en 1934, l’année même où il est reçu à l’agrégation. « Entre ces bois, la Plaine s’étend toute plate, à peine creusée par les ondulations légères des chepseaux. Ces chepseaux, parfois surmontés de clôtures légères en fils de fer, parfois remplacés par des fossés, sont l’unique forme de clôture adoptée dans la Plaine. La dénudation des horizons est d’autant plus sensible que nulle part presque les maisons n’attirent l’œil, la population étant beaucoup plus groupée que dans le Bocage. Çà et là seulement, un gros village aux murs blancs de tuffeau et aux toits d’ardoise se montre de loin, souvent posé à la corne d’un bois, entre les bois, les vignes, les champs et les prés tout proches des bas-fonds ». Sous l’œil du géographe, affleure la plume du romancier. Et dans le cahier préparatoire du Rivage des Syrtes présenté dans l’exposition, on devine : « Debout, penché sur la table, les deux mains appuyées à plat sur la carte, je demeurais là, parfois des heures, englué dans une immobilité hypnotique, d’où ne me tirait pas même le fourmillement de mes paumes. Un bruissement léger semblait s’élever de cette carte, peupler la chambre close… ». Où la carte circonscrit l’espace du récit.
(1) Le texte intégral de l’article est disponible en ligne sur le site Persée.
9 – Les géographies de Marcel Proust

En 1939, André Ferré, un spécialiste de l’œuvre de Marcel Proust, coéditeur avec Pierre Clarac de la Recherche dans la Bibliothèque de la Pléiade (1954), publie au Sagittaire une Géographie de Marcel Proust. Combray, Tansonville, Balbec, Doncières, Rivebelle. Le côté de chez Swann, Méséglise, le côté de Guermantes, j’en oublie. A Paris, les grands boulevards, la rue Duphlot, l’avenue de la Madeleine, le jardin des Champs-Elysées, le Bois de Boulogne, le faubourg Saint-Germain et… Venise. Il y a une géographie de La Recherche du Temps Perdu en tant qu’élément constitutif de la trame romanesque. Marcel Proust y accorde un soin particulier comme en témoigne ce cahier préparatoire où l’écrivain dessine le tracé du deuxième voyage à Balbec que le croquis situe dans une géographie, pour le coup, résolument imaginaire.
10 – Le monde parallèle de Tolkien

The Hobbit s’ouvre sur une carte que le lecteur découvre en même temps que les personnages du roman. Elle ne sera pas de trop pour suivre les pérégrinations de Gandalf, de Bilbon Sacquet et des nains en direction d’Erebor, la montagne solitaire de la Terre du Milieu où le dragon Smaug a établi son repère. Cette carte et l’œuvre de Tolkien dans son ensemble ont fait l’objet d’une étude approfondie de la part de la géographe Karen Wynn Fonstad (1945-2005) qui se passionnait pour les géographies fictives. Elle est l’autrice d’un Atlas of Middle-earth relatif à la Terre du Milieu et au Seigneur des Anneaux, publié en France aux éditions Bragelonne. Cette carte, tout comme celle que Tolkien réalisa vers 1948 pour Le Seigneur des Anneaux, revêt bien plus qu’une fonction documentaire. J’en discute avec deux jeunes hommes penchés en même temps que moi sur l’exemplaire exposé. Visiblement passionnés, ils en savent beaucoup plus que moi sur l’univers de Tolkien. Je pense, en vérité, qu’ils savent tout et nous tombons assez vite d’accord sur le fait que le projet du romancier est de créer un monde parallèle en le rendant, par l’établissement de cartes d’une incroyable précision, aussi réel que le monde réel lui-même. Tout en les saluant au terme de notre conversation, je me demande dans quel monde vivent ces deux « tolkienistes ». J’ai ma petite idée et d’une certaine manière, je les envie.
11 – Le trèfle d’Heinrich Bünting

Nous avons débuté ce périple dans les cartographies imaginaires avec la Carte du Tendre de François Chauveau pour le roman Clélie, histoire romaine de Madeleine de Scudéry. Terminons-le avec le monde en forme de trèfle à trois feuilles du théologien Heinrich Bünting pour son livre traitant des voyages accomplis par les grandes figures de la Bible. Ici, chaque feuille représente un continent : l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Au centre : la cité de Jérusalem. L’Amérique, qui n’existe pas dans la Bible, est dessinée en bas à gauche, teintée de vert, pour ainsi dire dans la marge, comme un pays lointain, une terra encore incognita. Cette vision étonnante du monde a une valeur doublement allégorique : le trèfle est l’emblème d’Hanovre, la ville natale de Bünting. Il est aussi une métaphore de la Trinité. Quant à la carte telle que le public de l’exposition est invité à la découvrir, ouverte sur sa double-page, à 444 ans de distance, elle est d’une beauté à couper le souffle. Je l’emporte dans mon I-Phone, comme un précieux trésor.
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Post-scriptum
« Le terme imaginaire (…) employé comme adjectif, désigne ce qui est fictif ou inventé, ce qui n’existe pas dans la réalité empirique, mais aussi ce qui altère ou déforme le réel. Pris comme substantif, il recouvre l’espace du mythe et de la croyance, et constitue un ensemble structuré et relativement autonome de représentations qui précède l’expérience et organise le rapport au monde des individus comme des collectivités » (1). J’aime à croire que nous imaginons avant que de penser. L’exposition Cartes imaginaires. Inventer des mondes montre que seul un monde imaginé est la clé qui rend possible l’accès à un monde réel ou, dit autrement, qu’il n’est de monde réel pensable sans un monde imaginé qui le précède et l’anticipe. Passée une enfance dans l’innocence des paradis et des promesses, j’éprouve depuis l’adolescence, face à la réalité du monde, angoisse, deuil et mélancolie. Seuls les lieux de mon imaginaire me délivrent de mes prisons. Sans eux, hors d’eux, je ne sais vivre. Avec eux, en eux, mon ombre exerce une veille apaisée sur mes jours et mes nuits de silence.
(1) Introduction au catalogue de l’exposition, par les commissaires Julie Garel-Grislin et Cristina Ion, BNF Editions.
