« L’inoubliable s’est perdu ».
André Frénaud (1).

34 – Tandis que le soleil perdra de sa superbe
d’autres sources prieront
pour la survie des bonnes âmes
35 – J’exhume ici des paroles écrites il y a parfois très longtemps, leurs dates effacées, perdues dans les brumes, roulées comme des pierres dans les méandres d’un torrent.
36 – Enfant, déjà, je voulais retenir la langue et dans la précipitation que cette volonté engendrait, je déformais les mots, j’en escamotais des syllabes. Ce faisant, je me forgeais une langue qui m’était propre, que personne d’autre que moi n’était à même de comprendre. C’était tout à la fois un moyen de me faire entendre et un abri contre la tempête. J’étais naïf. Je crois bien parfois l’être encore.
37 – André du Bouchet : « Je ne voudrais pas que le langage se referme sur moi ». (2) Ici, je crois me souvenir qu’il était question de clôture dans la préface de Michel Collot pour l’édition Poésie/Gallimard. Plus exactement du refus, de la part du poète, de clôturer son texte. Le laisser vivre sa propre vie. Je vois le poème errant de lecteur en lecteur, tombant au sol, piétiné, roulant comme une feuille quand il vente en automne ou montant au ciel comme il arrive, dans les fêtes foraines, au ballon échappé des mains d’un enfant qui d’un doigt le désigne et pleure sa disparition.

38 – Jean Cristau, je ne sais rien de vous et pourtant, du jour où j’ai lu votre nom sur cette croix abandonnée dans les broussailles d’un cimetière, j’ai senti qu’en dépit des années qui nous séparent, nous nous étions jadis connus. A supposer que nous ayons été frères, nous aurions dévalé jusqu’à l’école les rues pentues, chanté les psaumes, récité d’une même voix les poèmes appris par cœur, d’Emile Verhaeren peut-être,
« Je ne distingue plus le monde de moi-même,
Je suis l’ample feuillage et les rameaux flottants,
Je suis le sol dont je foule les cailloux pâles
Et l’herbe des fossés où soudain je m’affale
Ivre et fervent, hagard, heureux et sanglotant. » (3)
et, qui sait, porté les mêmes espérances ? Mais l’inscription sur votre croix raconte une tout autre histoire. Vous êtes mort à dix-huit ans, ne laissant rien de vous qu’un nom sur une pierre dont, après l’avoir lu, je ne puis me déprendre.
39 – Je n’écris pas pour être lu mais pour me tenir debout dans le monde.
40 – Etat mutique de l’ombre sur un vieux parvis démembré. (26 février 2022).
41 – « L’homme ne sait à quel rang se mettre. Il est visiblement égaré et tombé de son vrai lieu sans le pouvoir retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables ». Blaise Pascal. Fragment 19 de la Liasse-table de juin 1658 (édition Sellier, Classiques Garnier). Dans la note qui accompagne ce fragment, Philippe Sellier attire notre attention sur l’insistance pascalienne à redonner force à « la formule usée de l’homme déchu ».
42 – Parfois me reviennent dans une même respiration, l’invitation d’Hölderlin : « Ami, viens dans l’ouvert » et l’injonction de René Char : « Va vers ton risque ». Je ne sais si je puis les rapprocher ainsi, mais c’est un fait, elles résonnent ensemble dans ma poitrine, comme si elles frappaient à la porte d’une maison que ses occupants auraient vidée de ses meubles pour qu’y errent librement les âmes de leurs aïeux perdus.

43 – J’ai beau chercher, fouiller dans mes pensées, mes rêves, mes errances, je ne trouve aucune raison objectivement recevable de renoncer au désir de spiritualité qui est en moi.
44 – Mais que m’importe d’autre qu’écrire, à quoi je consacre mes journées. « Je ne suis la fin de personne ». Blaise Pascal. Extrait du fragment 15 de la Liasse-table de juin 1658 (édition Sellier, Classiques Garnier).
-o-
(1) André Frénaud, Nul ne s’égare précédé de Haeres, Poésie/Gallimard, 2006. (1982 pour l’édition originale d’Haeres, toujours chez Gallimard).
(2) André du Bouchet, Ici en deux, Poésie/Gallimard, 2011. Mercure de France, 1986, pour l’édition originale.
(3) Extrait du poème Autour de ma maison, in La multiple splendeur, Mercure de France, 1906.
