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une autobiographie poétique – serge bonnery


Autobiographie, fragments #4 | Quelque chose… « sur le chemin d’Oberklee »

« Qu’est-ce qu’un homme, dans l’infini ? » Blaise Pascal

45 – Puis vinrent successivement, par vagues, les saccages qui modifièrent malgré nous le cours de nos vies, nous précipitèrent dans des lieux que nous n’aurions, tels des abîmes, pensé connaître qu’au seuil ultime.

46 – Il arrive que des amis bienveillants, me lisant avec indulgence, me confient à regret qu’ils ne comprennent pas toujours ce que j’écris. Je les rassure : moi non plus. Mais je ne vois là aucune raison pour ne pas écrire, arguant que derrière l’obscur, une clarté peut-être s’impatiente.

47 – Chez Edmond Jabès, le livre en tant que lieu unique. « Loin du port, le bateau grandit. A mesure que j’affrontais le large, mon livre devenait le lieu unique où tous les chemins se croisent et nous sollicitent » (2). Ce livre, rêvé, et qui dans mes cahiers s’écrit à mon insu, ce livre que je refuse par paresse plus que par conviction, que je fuis plus qu’il ne se dérobe, n’en est pas moins le lieu – mais immatériel – vers lequel converge tout ce par quoi je suis traversé et dont j’ai souci de garder trace. Je vis ici même dans le souvenir et la fièvre des mots.

48 – Tais le désir de te confondre aux sources. On dirait il est fou. Il ne veut rien entendre. La forêt est si vaste. Il est perdu.

49 – « On verra parmi les fragments que l’on donne au public quelque chose de ce grand dessein de M. Pascal… » Etienne Périer est le premier à parler de fragments à propos des papiers retrouvés chez son oncle après sa mort. Il utilise le terme dans sa préface à la première édition des Pensées, dite édition de Port-Royal, parue en 1670 et dont le titre est à lui seul une promesse : « Pensées de M. Pascal sur la religion, et sur quelques autres sujets, qui ont été trouvées après sa mort parmi ses papiers ».

50 – J’ai perdu le poème. Il m’échappe. Je le regarde se dissoudre. Je déplore mon impuissance à en retenir les termes. Les mots sans doute ont leurs caprices. Mais ce soir-là, avais-tu suffisamment élevé ton niveau d’exigence pour te montrer digne de les recevoir ?

51 – L’écriture à vif d’André du Bouchet. Lorsqu’il part se promener, que ce soit en ville ou à la campagne, il emporte toujours avec lui un carnet. « Il consigne sur le vif ce qui se présente à ses yeux ou à son esprit » (1). C’est ce vif qui m’aimante. Le carnet en tant que témoin d’une écriture première – une écriture « à vif » – dont quelque chose doit subsister (ou ressurgir, comme on le dirait d’une source) dans le poème.

52 – Le 14 janvier 1918, Franz Kafka se trouve « morose, faible, impatient ». Le lendemain, « impatient », toujours, mais il ajoute : « Amélioration. Promenade à Oberklee la nuit ». Depuis septembre 1917, Kafka loge chez sa sœur Ottla à Zürau où il soigne sa tuberculose. C’est lors de ce séjour qu’il pratique de longues marches vers un village voisin, Oberklee. Les mentions – « Sur le chemin d’Oberklee » – reviennent comme un leitmotiv dans les cahiers de cette époque. C’est aussi une période durant laquelle Kafka lit Pascal, comme en témoigne la note du 2 août 1917 : « Pascal fait un grand rangement avant l’entrée en scène de Dieu etc… ». Sur le chemin d’Oberklee, loin de l’agitation praguoise, Kafka met sa pensée à l’épreuve de ses pas, comme s’il la voulait pousser dans ses retranchements. « Vanité, oubli de moi-même pendant quelques jours » (28 janvier 1918).

53 – Cela faisait plusieurs jours qu’il tournait en rond dans l’appartement loué à la hâte en cette ville où il ne connaissait personne et où la vie l’avait jeté par hasard. En attendant mieux, s’était-il dit, sautant d’un train de nuit. Mais il n’avait plus bougé de là, ayant résolu de s’établir locataire au 17 rue de l’Ame, sans savoir si c’était par lassitude, envie de vivre ou d’en finir.

54 – Dans le journal de Kafka, se côtoient sur un même plan « abattage du cochon », « danses à la kermesse », « constipation » et « Lettres de Gogh ». Le 23 décembre 1917, il a « mal dormi » après une « journée épuisante ». Tout ceci en style télégraphique. Comme qui dresse un inventaire. (3)

55 – Ce « quelque chose » qu’Etienne Périer ne parvient pas à nommer dans sa préface à l’édition princeps des Pensées de son oncle, m’assigne. Les fragments, entre lesquels s’étirent des silences, ne forment pas encore un tout mais ils en constituent déjà, par un jeu subtil de résonances, une mise en mouvement. Seuls les intimes – « plusieurs personnes très considérables de ses amis », précise Etienne Périer – eurent vent du projet d’apologie auquel Pascal a consacré l’essentiel des quatre dernières années de sa vie. Après sa mort, il y avait dans ce cercle une curiosité, une impatience même à lire ce qui, dans ses papiers, relevait de cet ouvrage. On doit à ce désir l’édition de 1670 et toutes celles qui, depuis, se sont succédé. La soif de Pascal est intarissable, non plus que celle d’approcher, par le jeu des différents classements de ses fragments, au plus près de l’ordre tel que son auteur cherchait à le construire (4).

56 – Je me tiens où la vie vacille. Manque parfois à mon équilibre la vieille rampe en fer forgé de l’escalier de marbre dont je conserve le souvenir en quelque prose ou poèmes épars. Au regard de ce temps perdu, je fais comme que je peux.

-o-

(1) Michel Collot, préface à Ici en deux d’André du Bouchet, Poésie Galimard, 2011.
(2) Edmond Jabès, Le livre des questions, Gallimard L’Imaginaire, 1988.
(3) Kafka, Journaux. Edition présentée et annotée par Claude David avec des traductions de Marthe Robert, Claude David et Jean-Pierre Danès. Bibliothèque de la Pléiade, 1984.
(4) A propos de cette recherche d’ordre qui motive les éditions successives des Pensées, invitation à lire Pascal Tombeau pour un ordre, le livre magnifique de Marianne Alphant (POL, 2023) pour qui « lire les Pensées de Pascal, c’est faire l’expérience d’un désordre dont nous sommes inconsolables ».



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