carnet de juin 2026

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samedi13juin | en lisant Cummings

« De sa fenêtre, le poète observe et interprète ce qui l’entoure ». A propos de la poésie de Edward Estlin Cummings, en quatrième de couverture de New York, anthologie bilingue présentée et traduite par Jacques Demarcq aux éditions Seghers.
En déambulant dans le treizième arrondissement, autour de la place d’Italie, je découvre et achète cette anthologie dans la librairie Les Caractères de l’avenue des Gobelins. Je me suis inspiré de ses poèmes pour écrire mes Petits poèmes parisiens #2 (à lire ici), prenant appui sur ces vers : « j’étais assis au mcsorley. dehors c’était New York et il neigeait magnifiquement ». Une leçon de simplicité.
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dimanche14juin | dans l’ombre
Ce matin, tandis qu’E. rentre à Montpellier en TGV, je rejoins en taxi la rue Pierre Bayle, dans le vingtième. Pose ma valise au 12 qui sera mon adresse toute la semaine. De ma fenêtre, j’entends croasser les corbeaux du Père-Lachaise.

Pierre Bayle est un philosophe et lexicographe né en 1647 dans un village du comté de Foix qui porte aujourd’hui son nom, Le Carla-Bayle. Il est mort en exil à Rotterdam en 1706. Une statue est érigée en son honneur à Pamiers en 1905. Elle sera détruite sous le régime de Vichy. Pierre Bayle est l’auteur d’un Dictionnaire historique et critique (1697). C’est son grand œuvre qui lui vaut d’être distingué par Voltaire dans l’introduction à son Poème sur le désastre de Lisbonne : « (…) il [l’auteur du poème] avoue que Bayle, le plus grand dialecticien qui ait jamais écrit, n’a fait qu’apprendre à douter, et qu’il se combat lui-même… ». Ce que confirme la lecture de la préface au Dictionnaire dans laquelle Pierre Bayle passe en effet son temps à s’excuser de tout et pour tout, jusqu’à la mention de son nom au frontispice de son ouvrage. Pierre Bayle était un penseur exigeant et scrupuleux, attentif à la précision et à la justesse du moindre de ses dires, capable de reconnaître ses erreurs et de s’amender en conséquence. Il avait aussi une conviction profonde. De nature pessimiste, il pensait que l’homme n’a pas à choisir entre le bien et le mal mais entre le mal et le pire. Vichy ou Vichy, en somme.

Frontispice du Dictionnaire
historique et critique
de Pierre Bayle
Bibliothèque nationale de France Disponible en ligne sur Gallica
Je suis encore dans l’ignorance de ce qui m’attend ces prochains jours. Je vis dans l’insouciance. Je retrouve un quartier qui m’est devenu familier. Je veux sans perdre de temps retrouver les gestes naturels, la supérette, la boulangerie. Mes repères : la rue de la Roquette, la place Léon-Blum, l’avenue Parmentier, la rue Saint-Maur, la rue du Chemin-Vert, le boulevard de Ménilmontant, la place Auguste-Métivier, la rue des Couronnes, le peu qui demeure de la rue Vilin, le parc de Belleville : ce coin de Paris, je l’habite à ma manière, intermittente et discrète, j’aime y vivre au rythme des autochtones, faire attention aux gens, poser sur eux mon regard, me glisser dans les contre-allées, m’asseoir à la terrasse d’un de ces bistrots populaires de Ménilmontant où la bière ne coûte pas cher et où l’on se sent comme en famille, jamais seul, au milieu des siens. Ce n’est pas que je me pense ici chez moi, je ne suis pas chez moi. Je ne fais que passer et je veille à demeurer au plus près de l’ombre qui me suit pas à pas, en silence. Ce que je vis là, en ce moment, ce que je ressens, ce qui me traverse, je tâcherai de l’écrire dans mon carnet. Vers cet espace d’écriture je voudrais que tout converge : les sensations, les couleurs, les doutes, les mots, les joies, les vertiges. Mais tant de choses se dérobent, s’évaporent, m’échappent. Je vois la vie comme une suite ininterrompue de petites disparitions qu’un fragment de poème par çi, une photo par là, tentent de retenir. En vain, peut-être. Je ne sais pas.

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lundi15juin (1) | poétiser la ville
Place de la Nation, ainsi rebaptisée à l’occasion de la fête nationale du 14-juillet 1880, jadis place du Trône quand, le 26 août 1660, fut installé ici un trône pour saluer l’entrée solennelle dans Paris des jeunes époux Louis XIV et Marie-Thérèse d’Autriche. Mais on n’arrête pas la marche de l’histoire. Le 10 août 1792, après la chute de la monarchie, elle prend le nom de Place du Trône-renversé. Le 13 juin 1794, on y déplace la guillotine dont les effluves sanguinolentes incommodaient les riverains de la place de la Bastille. Entre le 14 juin et le 27 juillet 1794, 1306 personnes y sont guillotinées, au nombre desquelles les poètes André Chénier et Jean-Antoine Roucher, exécutés le 25 juillet pour « complot monarchiste ».

C’est à eux que je pense et à toutes les ignominies commises au nom de la Révolution lorsque je me dirige vers Le triomphe de la Nation. Ce monument de bronze est l’œuvre du sculpteur Jules Dalou, ami de Rodin, Communard contraint à l’exil, comme nombre de ses compagnons de lutte, pour éviter le bagne ou l’exécution. La bourgeoisie ne plaisante pas quand ses privilèges, dérobés à l’aristocratie, sont menacés.

Au moment de photographier Le triomphe, je suis abordé par des jeunes filles qui, à ma grande surprise, m’offrent un poème. Ce sont des élèves du collège Sainte Clotilde tout proche. Encouragées par leurs professeurs, elles ont en projet de « poétiser la ville ». Je ne sais trop quoi dire sinon leur faire part de mon émotion et les encourager à mon tour à poursuivre cette « poétisation ». J’ai envie de leur dire oui, poétisez ! Le palier de votre immeuble, votre rue, votre quartier, les places, les jardins, les villages. Poétisez votre voisinage. Inventez, écrivez une poésie de la proximité, de la vie immédiate. En me tendant votre poème, vous avez accompli un geste de générosité dont la beauté n’a d’égal que son innnocence. Poétiser, c’est partager. La poésie est une main tendue.
Voici le poème que les collégiennes de Sainte-Clotilde m’ont offert et que je conserve précieusement dans mon carnet, à la page où j’esquisse cette note. Grand merci !
La nature
J’entendais les oiseaux chanter,
Je voyais les renards passer,
Je sentais les insectes sous mes pieds,
Je m’endormais sur l’herbe comme dans un lit douillet.
La nature, mon endroit préféré
La nature, cette voix que j’aimais
En cœur, je me sens apaisée
Alors je voudrais te remercier.

Paul Bril (1554-1626)
Paysage avec Saint-Jean Baptiste (détail, huile sur toile, vers 1620-1622)
Musée du Louvre
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lundi15juin (2) | de triste mémoire

En remontant de Nation en direction de la place Léon-Blum, j’emprunte le boulevard Voltaire. Sur ma gauche, entre la rue Gobert et la rue François de Neufchâteau, le gymnase Japy de triste mémoire. Frédéric Japy était un manufacturier. Il possédait des usines de mécanique dans le quartier. En 1899, s’est tenu dans cette salle, en présence de Jean Jaurès, le premier congrès des organisations socialistes françaises au cours duquel fut décidée la création du Parti socialiste français (PSF). La CGT y a également tenu plusieurs de ses congrès. Mais brusque retournement de l’histoire, le gymnase devient pendant l’Occupation un centre d’internement pour les juifs particulièrement utilisé lors des rafles du 20 août 1941 et du 16 juillet 1942 (rafle du Vel d’Hiv). Le 14 mai 1941, plusieurs milliers de Juifs étrangers résidant dans le quartier y avaient déjà été parqués. Ils furent ensuite dirigés vers Drancy puis exterminés dans les chambres à gaz d’Auschwitz. Deux plaques apposées sur la façade du bâtiment rappellent ces tragiques événements.


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mardi16juin | rue de Fécamp
Aujourd’hui, j’ai enfin mis à exécution un vieux projet en me rendant 45 rue de Fécamp, dans le douzième arrondissement, pour retrouver un souvenir perdu de mon enfance. C’est un quartier à l’écart du grand bazar urbain. Bref aperçu en images.
A la terrasse d’un café de la place Félix Eboué, station Dausmenil, je compose les Petits poèmes parisiens #3 (à lire ici). Sur le chemin du retour vers Ménilmontant, je prends encore quelques photographies.
La journée se termine. De retour de la lointaine rue de Fécamp, je remonte à présent le boulevard de Charonne en direction de Ménilmontant. Guidé par ma mémoire, je m’arrête devant le 114-116. Il fut un temps où je poussais cette porte.

Les villes changent
les cœurs aussi
les mains tâtonnent
à la recherche d’un souvenir
(une écorce)
les ravages du temps regorgent de silence
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mercredi17juin | mauvais signes
Les premiers signes de la deuxième vague de canicule, après celle du mois de mai, se font sentir. A Paris, la chaleur devient agressive. Je me tiens le plus loin possible des climatosceptiques qui se déchaînent sur les plateaux de télévision et les réseaux sociaux, lesquels s’avilissent mutuellement dans la surenchère. Tous tirent à boulets rouges sur les scientifiques qui n’ont de cesse, depuis des années, d’alerter sur la catastrophe en cours et qui, en retour, ne récoltent qu’insultes et menaces de mort. Tous déversent leurs torrents de haine en direction des activistes écologistes qu’ils accusent d’écoterrorisme. Parmi ces piètres personnages, il y a des élus et responsables politiques (pour la plupart d’extrême-droite mais pas que…), des ministres en exercice, d’anciens ministres, tapis dans l’ombre des capitaines d’industries parmi les plus polluantes de la planète, des animateurs d’émissions de radio et de télévision qui leur emboîtent le pas à qui sera leur plus zélé thuriféraire, tous occupés à entraver le débat public, étouffer la pensée et saper les fondements de la démocratie. Une lie, en somme.

Dans le même temps, sur la base de documents scientifiques et de faits vérifiés, des journalistes attentifs, honnêtes et consciencieux documentent le réchauffement climatique à leurs risques et périls. Je pense notamment à Salomé Saqué (Blast) et Audrey Garric (Le Monde) qui exercent leur métier avec courage et détermination et dont le travail est essentiel pour la compréhension de la situation et des enjeux qui en découlent. Penser le monde est une exigence. Ces voix de femmes comptent.
Ce climat de tension permanente et de confusion savamment orchestrées et entretenues grâce à des complicités jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat me sidère et m’angoisse. Comme le philosophe Pierre Bayle, je suis pessimiste. Je pense que nous marchons vers le pire, les puissants de ce monde convaincus que leur argent les sauvera, le reste de l’humanité condamné dans le meilleur des cas à survivre dans la misère, la souffrance et le dénuement.

Globe terrestre dit « Globe vert » (1506), attribué à Martin Waldseemüller (1470-1520).
Exposition Cartes imaginaires. Inventer des mondes.
Bibliothèque nationale de France.
Et si, pour sortir de cette fange, nous poussions nos imaginaires ?











