carnet de juin 2026 (1)

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dimanche7juin | des papillons dans les yeux
Sitôt jetés sur le quai, gare de Lyon, il faut se réhabituer. Retrouver le rythme de la ville. Nous regagnons la rue Damesme. Je saute peu après dans le métro. Surpris par la multitude. Pour un dimanche, me dis-je. Mais c’est oublier que Paris est happée par le surtourisme. Direction la place Saint-Sulpice où se tient le Marché de la poésie. J’y croise foule d’inconnus dans les allées. J’y retrouve des amies et amis sûrs. Alain, Claudine, Germain, Anne. Nous sommes tout à la joie d’échanger sur les projets de chacun. J’écoute et réalise que je n’ai pas de projet sinon écrire, au fil de la plume, au jour le jour, comme les choses viennent, se laissent attraper dans mon filet à papillons. Tels sont les mots, des papillons, ils ne vivent jamais très longtemps, ils volètent puis disparaissent et c’est très bien ainsi.
(N’était Alain qui me presse pour faire des livres d’artistes dans ses magnifiques et très soignées collections des Cahiers du Museur, je n’ai jamais idée de livre. Qu’il trouve ici l’expression de ma profonde gratitude).
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lundi8juin | au parc Monceau

Hormis la rue de Rome dans sa partie comprise entre le boulevard des Batignolles et la gare Saint-Lazare, cette rue où se bousculent comme on le dirait d’une foule les vitrines fascinantes des ateliers de luthiers, hormis les rares fois où je me trouve dans la proximité de la place de la Concorde, soit que je me rends au Grand Palais pour une exposition, soit que je fais halte au Jeu de Paume avant de traverser le jardin des Tuileries en direction du Louvre, je ne fréquente pour ainsi dire pas le huitième arrondissement qui fut pourtant, par excellence, celui de Marcel Proust.
(Il faudrait ici ouvrir une parenthèse pour préciser que je ne me rends jamais rue de Rome sans pousser plus avant, au-delà des Batignolles, pour atteindre, presqu’à l’angle de la rue des Dames, le numéro 89 où était l’appartement occupé jadis par Stéphane Mallarmé, là même où le poète tenait ses fameux mardis que ni Verlaine, ni Renoir, ni Manet, ni Claudel, ni Valéry, ni Bonnard et tant d’autres n’auraient manqué pour rien au monde. On rêve).


Ce lundi, c’est vers le parc Monceau longeant le boulevard de Courcelles que nos pas nous entraînent, dans les pas de Marcel Proust qui fréquenta beaucoup ce lieu dans sa jeunesse. J’écris pour mémoire. Il y a là de vertes pelouses, quelques vestiges, un plan d’eau bordé de saules, des platanes qui me rappellent notre Midi et des essences de toutes sortes. Les habitants du quartier viennent y prendre le frais. Certains sont occupés à lire. D’autres scrollent frénétiquement. D’autres encore rêvent en regardant en direction du ciel. Nous marchons dans l’allée de la comtesse de Ségur. Je note au passage que je n’ai jamais lu un mot de cette autrice. C’est un parc où, au hasard, vous croisez Guy de Maupassant ou Charles Gounod. Ils sont là, statufiés. Ils ne bougent pas. Mes souvenirs frôlent des pages de Bel Ami, sifflotent des airs de Faust. Ce sont des gens de bonne compagnie qui peuvent être d’un grand secours pour chasser vos mélancolies.

L’heure tourne. Nous quittons le parc, remontons le boulevard des Batignolles, descendons la rue de Rome en direction de Saint-Lazare. J’écris pour garder trace mais sans grande illusion sur le temps que dureront ces mots. Je m’arrête chez Arioso et m’offre, pour une somme tout à fait modique, l’édition urtext, chez Bärenreiter, du Klavierbüchlein rédigé par Jean-Sébastien Bach pour son épouse Anna Magdalena en 1725. Il y a dans ce recueil des courtes pièces tout à fait délicieuses, faciles à déchiffrer. Les interpréter avec la précision et le toucher qu’elles exigent est une tout autre affaire. La rue Damesme est encore loin. Nous rentrons en bus.

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mardi9juin | Lee Miller.
Je n’aime pas spécialement ce secteur du seizième arrondissement. Je lui préfère de loin Passy, la rue de l’Annonciation et la rue Raynouard, bien sûr, pour la maison de Balzac. Comparé à ce petit quartier où règne encore un doux parfum de village, le Trocadéro, l’avenue du président Wilson sont glaciales. J’écris pour le cas où, un jour, j’éprouverais le désir de retrouver telle sensation, telle situation qui ont constitué des moments de vie. Comme nous sommes en avance au regard de l’heure indiquée sur nos billets d’entrée au Musée d’art moderne de la ville de Paris, nous pénétrons dans un café chic qui fait angle avec l’avenue Marceau. Personne ne daigne prendre notre commande. Une dizaine de minutes s’écoulent. Toujours rien. Nous mettons un terme à cette scène ridicule et quittons l’établissement. Tout est pour le mieux. A quelques pas, nous attend une très grande exposition.

Lee Miller a été tour à tour mannequin, modèle, égérie, photographe, de mode d’abord, artiste surréaliste ensuite — elle avait appris de Man Ray qui la tint à mon goût un peu trop pour sa « chose » — témoin de son temps, ethnographe lors de ses voyages… Elle veut saisir le monde, ne se départit jamais totalement de son regard surréaliste pour percer l’énigme de la réalité, termine son parcours comme photographe de guerre, accompagne l’avancée des Alliés en territoire allemand, raconte en images la chute du nazisme et photographie la libération des camps d’extermination de Dachau et de Buchenwald. Ce n’est rien de dire que ses images sont saisissantes. « Je vous implore de croire que cela est vrai », écrit-elle au magazine Vogue qu’elle convainc de publier ses photos afin que le monde sache. Que tout le monde sache. Elle témoigne pour aujourd’hui. Pour demain. Pour toujours.

Dans le parcours de l’exposition, l’espace réservé aux photographies des camps est traité avec une saine précaution. Un panneau prévient le public que certaines images sont susceptibles de heurter les sensibilités. Les commissaires ont évité avec beaucoup d’intelligence l’écueil du voyeurisme. Il est interdit aux visiteurs de photographier. Aux cimaises, pas de tirages grand format mais des planches contact pour les images les plus sensibles. Pour voir, il faut s’approcher. Ici, voir résulte d’un geste volontaire, réfléchi et assumé. Les photographies de Lee Miller nous rappellent que voir relève d’une exigence. D’une volonté consciente. Et pour soutenir l’insoutenable, d’une foi inébranlable dans l’humanité qui est en nous.


Nous déjeunons dans un sympathique italien de l’avenue Pierre 1er de Serbie. Remontons à pied l’avenue Georges V jusqu’à la place de l’Etoile. Constatons que tout est à sa place. Qu’aucun bouton ne manque à la guêtre du tout tourisme. Passons notre chemin. Métro. Retour dans le treizième. La place d’Italie grouille à cette heure. Un autre monde.
(Aucun titre ne m’est venu pour cette note que le nom de l’immense photographe à laquelle elle est consacrée. Je m’aperçois dans le même instant que l’exposition elle-même ne porte pas d’autre titre. Lee Miller. Point.)
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Portfolio | Défilé aux Champs-Elysées
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jeudi11juin | la langue de Matisse
Retour dans le huitième arrondissement. Nous traversons la place de la Concorde en direction du Grand Palais. Longeons les grilles de l’ambassade américaine. Des mitraillettes nous tiennent à distance. Le G7 se tient bientôt à Evian. Donald Trump sera dans les parages. Tout le monde est sur ses gardes. J’écris, pour ne pas oublier, des sortes de pense-bêtes. Nous coupons à travers les allées du jardin des Champs-Elysées où Marcel Proust venait jouer, enfant, et où le narrateur de la Recherche rencontre Gilberte pour la première fois. De l’autre côté de l’avenue, Matisse.



Ce n’est rien de dire que lorsqu’en 1949, il présente à Paris ses découpages coloriés, Henri Matisse se fait… cisailler. Les critiques se donnent la main. Jusqu’à Christian Zervos qui, dans ses Cahiers d’art, les tient pour « négligeables ». Comme souvent, les critiques se trompent. Ils jugent trop avec l’œil de leur temps.



L’exposition du Grand Palais présente les œuvres de la dernière période de l’artiste, celles créées entre 1941 et 1954, l’année de sa mort. Il y a d’abord les derniers grands tableaux. Eblouissants. Pour rappel, afin que chacun se souvienne qui est Matisse, La Blouse Roumaine (1940). Suivent Nature morte au magnolia (1941), Philodendron noir et citrons (1943), Roses de Noël et saxifrages (1944), Intérieur avec figure (1947), la série des intérieurs avec jeune femme, des dessins, des multitudes de dessins, les thèmes et variations sur les poses d’une jeune femme au divan, les thèmes et variations de natures mortes, les portraits d’Aragon, les nus, les nymphes. Et puis, les papiers découpés. Ma première impression est celle d’une rupture. Je suis déstabilisé. Bousculé. J’en perds l’équilibre. Mon œil doit s’accoutumer. Trouver dans ces formes oblongues de nouveaux repères. Un détail sur quoi s’appuyer et retrouver une stabilité. Comme si les nouveaux moyens mis en œuvre appelaient un nouveau regard. N’est-ce pas là ce qu’exige le dernier Matisse ?

Henri Matisse réfutait le mot collage pour désigner ses gouaches découpées. Le conservateur américain Jack Cowart en avait pris acte qui disait que Matisse « peignait avec des ciseaux ». Et c’est bien ce que l’on finit par percevoir dans ses œuvres de la dernière période à force d’attention. Une peinture au ciseau. L’invention d’un nouveau langage.

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vendredi12juin | emprises coloniales
L’exposition Splendeurs du baroque au musée Jacquemart-André est bien vendue — c’est le terme qui convient — sur le site de l’institution. On y met en avant trois des noms prestigieux de la peinture espagnole des XVIe et XVIIe siècles dont quelques œuvres sont exposées — Le Greco, Velásquez, Zurbarán — avec l’idée que ces artistes à eux seuls attireront le public. Gageons que c’est le cas. Mais les collections de l’Hispanic Society of America d’où proviennent les tableaux présentés dans l’exposition, ne comptent pas que des chefs d’œuvre du Siècle d’or. On y découvre les peintures de « petits » maîtres certes habiles au pinceau mais hélas dépourvus de talent. Ce sont pour la plupart des artistes originaires d’Espagne qui, conscients que leur palette ne valait pas un clou en Europe, ont embarqué pour « les Amériques » en espérant y connaître meilleure fortune.

« Ce style s’étant diffusé dans les colonies espagnoles d’Amérique latine, une section (de l’exposition) est consacrée aux peintres actifs au Mexique, qu’ils y soient nés ou y soient venus s’établir depuis Séville ou Valladolid. Maîtres de deuxième ordre, ils s’appliquent à respecter scrupuleusement l’iconographie de l’Immaculée Conception et de la vie du Christ, avec habileté et sans originalité », écrit à leur sujet Philippe Dagen dans Le Monde.

Cette exposition a malgré tout un intérêt historique. Elle témoigne de l’emprise coloniale qu’exerça sur le Nouveau-Monde une Espagne galvanisée par la contre-réforme catholique victorieuse. Les maîtres « de deuxième ordre » comme dit Philippe Dagen, n’ont fait que transporter leur piètre talent outre-Atlantique en le mettant au service des conquistadors. Avec eux, « la peinture s’impose comme un vecteur majeur d’expression politique et religieuse », constate le texte de présentation de l’exposition qui passe sous silence les exterminations de populations locales sur lesquelles s’est construit cet empire ensanglanté.

L’hôtel particulier du 158 boulevard Hausmann qui abrite le musée Jacquemart-André, du nom de ses propriétaires bâtisseurs, est l’œuvre de l’architecte Henri Parent qui venait d’être écarté du projet de construction de l’Opéra confié à son confrère Charles Garnier. C’est l’époque où Paris s’enflamme pour les transformations commandées par Napoléon III au baron Hausmann. Henri Parent, sûrement piqué au vif, s’emporte dans la fièvre du grandiose. Non loin de là, au 102, Marcel Proust a écrit pour partie son propre chef d’œuvre, entre fin 1906 et début 1919.

(Un mot sur les « petits » maîtres, expression que j’emploie volontiers car, dans mon esprit, sans aucune connotation dédaigneuse ou péjorative. J’éprouve le plus souvent beaucoup de respect et parfois même de l’admiration pour ces peintres que la postérité tient dans l’ombre des géants mais qui, à leur place, ne participent pas moins des grands mouvements de l’histoire de l’art. Que cette place leur soit reconnue dans nos musées ou, comme il arrive parfois, dans de prestigieuses expositions temporaires, m’enchante car en piquant ma curiosité, elle m’ouvre au plaisir de la découverte).



