poèmes écrits le mardi 16 juin 2026
/ppp-21
il y a
l’enseigne rouge
dans son cadre rectangulaire
indiquant
la bouche du métro
— et cette bouche
je l’imaginais
enfant
en gueule de serpent
dévorant les corps
des affligés
/ppp-22
dans le prolongement de l’enseigne
il y a
le nom de la station :
Daumesnil
— et ce nom
éveille en moi
un souvenir d’enfance
comme lorsque la page
d’un livre
vous ramène
aux odeurs de raisin
d’adieux
et de pain chaud

Dans le prolongement de l’enseigne / il y a / le nom de la station : Daumesnil. Mardi 16 juin 2026, 17 h 33.
/ppp-23
stoïques
dans leur pose royale
ils crachent
l’eau de la fontaine
comme d’autres
au moment où j’écris
crachent le feu
sur des populations
innocentes
/ppp-24
le ciel est d’un bleu
que seul l’oubli
ferait renaître
— quel ciel
lorsque je vins ici
séjourner
j’étais enfant
les lions
me dit-on
rugissaient à Vincennes

/ppp-25
j’avance
lentement
je ralentis le pas
je retiens ma respiration
contracte mon diaphragme
comme si
je devais
libérer un chant
profond
inconnu de moi-même
jusque
dans son épithalame
/ppp-26
l’amour
jamais
n’est entier
— ce sont
de petites parcelles
d’ombre
des cristaux
grains de sable
qui s’assemblent
et qu’il faut s’empresser de saisir
avant qu’ils se délitent

/ppp-27
je n’ai aucun souvenir
de mon séjour
au 45 rue de Fécamp
— j’étais âgé de neuf ans
lorsque je fus confié pour quelques jours
à la garde d’une cousine de ma grand-mère
mais tout à l’heure
à cette adresse revenu
il m’a semblé renaître
aux briques rouges des façades
quelque chose alors en moi s’est déplacé
comme pour me remettre
d’un geste subreptice
entre les mains du Beau
/ppp-28
à neuf ans
je ne savais rien
je n’avais pas encore beaucoup lu
je déchiffrais des partitions tirées
d’un album de jeunesse
et je m’aventurais sous les orages
espérant de la sorte
composer des symphonies fantastiques
ou pastorales
je n’avais pas idée du lieu où je me situais
je vivais
dans l’innocence
de l’instant qui s’efface

/ppp-29
cinquante-six ans plus tard
rue de Fécamp
qu’est-ce qui m’assigne ?
le souvenir ?
je n’en ai pas
sinon la joue aimante de cette cousine
où j’apposais le soir un baiser
pour conjurer ma peur
— de ce temps
il ne reste rien
seule l’atteste
ma tristesse
/ppp-30
l’orage
grondera
peut-être
je rêve
d’un bouquet
de roses
je voudrais
dans ma main
tenir les grains de sable
qui lisent mon histoire
tenir les mots qui manquent
mais — las —
je m’en remets
à ma mélancolie

