Carnet de mai 2026 (5)

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samedi2mai | promesse
Je m’attelle ce matin à la rédaction du carnet d’avril qui est demeuré à l’état de notes dans mon carnet nomade et mon cahier de travail. C’est une tâche fastidieuse qui me serait en partie épargnée si je parvenais à m’astreindre à un temps d’écriture journalier, promesse qu’il m’arrive de tenir durant une période plus ou moins longue selon les circonstances, mais pas dans la durée. J’échoue à installer le temps d’écriture dans mon quotidien.
Lundi (4 mai), nous monterons en Cerdagne pour une semaine de randonnées dans nos chères Pyrénées Catalanes. Je suis résolu à faire récit de ces journées. Dans cette intention, j’ouvre un Carnet de Cerdagne (à lire ici).
Puis, en suivant, nous attend une semaine (10-16 mai) sur le Bassin d’Arcachon dont j’ai aussi prévu de rendre compte dans un Carnet d’Arès (à lire ici). La perspective de ces allées et venues réveille mon anxiété. J’ai peine à quitter ma fenêtre, même si je sais déjà que je serai ravi de ces périples.
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mercredi20mai | l’appel du poème

il est tout de ciment
et de forme carrée
exposé au sable
à la rigueur des vents
ils y lavaient leurs pieds après leurs courses dans les vases
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Que reste-t-il de ces années ? Chaque jour, maintenant, porte la marque du jour qui passe. Serions-nous fugue ? Contrepoint de silence ?
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Toutes les cinq secondes, à l’horizon, un éclat rouge. D’une sévère ponctualité. A portée de la merveille irréfutable.
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[Veillée]

Maintenant l’heure où le ciel
dans ses plis
inscrit ses dernières volontés
Le jour s’est avéré plutôt calme. Dans les haies, les gazouillis annoncent l’imminence de l’éclosion. Le printemps comme augure. Bourgeons bientôt fleuris. Envolées de pétales. Vous n’osiez rêver tant, dans les années de plomb, la jeunesse vous a manqué. C’est à son tour cette histoire sombre qui recommence aux portes orientales de l’Europe. Parlerons-nous enfin de paix ce soir à la veillée ? C’est peu probable. Le crime est partout. Impossible de faire comme si de rien n’était car…
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dimanche24mai | une décollation
Il est 18 h. Les cloches de la cathédrale virevoltent. On dirait qu’elles vont déplacer le ciel. En terrasse, les humains piaillent comme des oiseaux que l’on aurait privé de leurs ailes. Il s’épand alentour un sentiment de paix.
Terminé le Bic 0.7mm HB#2. C’est un crayon à mine jetable très léger dans la main. Pas très écologique, j’en conviens. Mais c’est sa condition même d’instrument d’écriture éphémère qui me plaît. Il partira au recyclage.
Depuis quelques jours, au moment d’ouvrir mon carnet, j’éprouve la sensation de me retrouver devant un miroir. Je le referme alors aussitôt. Comme si écrire allait décoller ma tête du corps qui la tient.
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lundi25mai | …pendant ce temps, en Ukraine
Ce matin, je poursuis la lecture du Journal d’une invasion d’Andreï Kourkov qui raconte les premiers mois de la guerre en Ukraine, vécus de l’intérieur, après l’invasion russe du 24 février 2022. Je l’ai entendu lors de son intervention à la Comédie du Livre, vendredi 22 mai. Il était aux côtés d’Ariane Chemin, grand reporter au journal Le Monde qui documente le conflit depuis son commencement. Ses reportages sont toujours disponibles en ligne sur le site du Monde. Elle est venue à Montpellier pour présenter son dernier livre qui raconte le destin foudroyé de deux écrivains ukrainiens disparus sous les bombardements. Le journal d’Andreï Kourkov et les articles d’Ariane Chemin, lus alternativement, offrent une perspective qui permet de mieux saisir la réalité de la guerre et prendre en même temps la mesure de ses enjeux géopolitiques dans une perspective historique. Car la volonté russe de s’emparer de l’Ukraine en effaçant toute trace de son identité n’est pas nouvelle.
Andréï Kourkov est un homme en colère. Il l’écrit le 10 mars 2022 en ces termes :
« C’est effroyable à écrire, mais je vais quand même le faire : ou bien l’Ukraine sera libre, indépendante et européenne, ou bien elle cessera tout simplement d’exister. On n’en parlera plus que dans les livres d’histoire européenne, en taisant pudiquement le fait que sa destruction n’aura été possible qu’avec le consentement tacite de l’Europe et de tout le monde civilisé ».
Quatre ans après l’écriture de ce texte, son point de vue n’a pas changé. Il dit la même chose devant le public venu à sa rencontre sur l’esplanade du Peyrou. Ariane Chemin insiste, elle, sur l’acharnement de la Russie à détruire depuis l’invasion de 2022 tout ce qui est ukrainien, en particulier la langue, la culture et la littérature de ce pays. Cette obsession ne date pas d’hier. Elle était déjà à l’œuvre dans les années 1930 sous la dictature stalinienne.
Mais les Ukrainiens, tout au long de leur histoire, ont appris à résister. Ils le prouvent encore aujourd’hui. A lire Andréï Kourkov, le courage ne leur fera jamais défaut. La question est : jusqu’à quand auront-ils la force et les moyens de repousser les assauts de l’envahisseur ?


Bibliographie : Andréï Kourkov, Journal d’une invasion et Notre guerre quotidienne, deux volumes aux éditions Noir sur Blanc, 2023 et 2025. Egalement disponibles en poche aux éditions Libretto, 2025 et 2026.
Ariane Chemin, La guerre ce sont les noms propres, éditions du Sous-Sol, 2026.
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dimanche31mai | la mort en face
saison musicale # 10
Terminé ce soir, en apothéose, ma saison musicale 2025-2026 avec une production époustouflante du Don Giovanni de Mozart dont c’était la dernière représentation au Corum, dans une mise en scène de la cinéaste Agnès Jaoui qui joue habilement du clair-obscur, faisant de son Don Giovanni le drame de la nuit et de l’obscure complexité des sentiments humains.
Le Don Giovanni de Mozart est un pur chef d’œuvre, l’un des opéras les plus joués au monde avec La Traviata et Carmen. Il est aussi un point de bascule dans l’histoire de l’art lyrique. Sous l’apparence d’une facture somme toute classique, l’œuvre n’amorce pas moins une rupture radicale avec l’écriture lyrique traditionnelle pour se projeter dans un avenir qui n’appartient ni au compositeur, ni aux musiciens, ni au public de son temps mais s’en remet à un avenir par nature incertain. Don Giovanni est un opéra qui, par sa texture musicale, s’avance en terre inconnue.
Toujours actuel, toujours novateur, toujours réinventé par ses interprètes, Don Giovanni – qui était l’opéra préféré de Wagner – plonge ses racines dans un passé lointain. Le personnage du séducteur libertin défiant la mort jusqu’à payer le prix de son audace apparaît pour la première fois sous la plume du moine espagnol Tirso de Molina dans sa pièce L’abuseur de Séville et le convive de pierre (1630). Un mythe est né. Molière s’en empare trente-cinq ans plus tard dans son Dom Juan ou le festin de pierre (1665). Les Italiens ne sont pas en reste : Goldoni reprend la balle au bond dans sa tragi-comédie Don Giovanni Tenorio o Asia il dissoluto (Don Juan le débauché, 1735) quand plusieurs livrets d’opéra traitent le sujet, parmi lesquels celui de Giovanni Bertati mis en musique par Giuseppe Gazzaniga (1787) et sur lequel s’appuie Lorenzo Da Ponte pour offrir à Mozart un personnage à la hauteur de son génie musical.

La composition de Don Giovanni est rondement menée. Commandée par l’opéra de Prague suite au triomphe des Nozze di Figaro à l’automne 1786, l’œuvre est écrite en quelques mois et son ouverture, dit la légende, dans la nuit du 28 au 29 octobre 1787, la veille de la première représentation. Mozart sait faire vite et bien. Dans ces années-là, il est au sommet de son art et enchaîne les chefs d’œuvre avec une puissance créatrice qui, sans même qu’il s’en rende compte, l’éloigne peu à peu d’un public viennois plus sensible aux modes par nature éphémères qu’aux accents d’une modernité qui lui échappe. Les Viennois pauvres d’oreille attendent de la musique qu’elle stimule leur désir frénétique de jouir de l’instant présent. Ils n’entendent pas plus loin que le contour de leur lobe. C’est alors Prague qui tient le génie mozartien à bout de bras. Bientôt, l’aimé des dieux disparaîtra dans l’indifférence quasi générale de ses compatriotes.
1787 est une année noire pour Mozart. Elle est marquée par la mort de son père Léopold survenue le 28 mai. Difficile de ne pas entendre dans les pages les plus sombres de Don Giovanni l’écho de ce deuil qui pousse le fils franc-maçon désormais orphelin à réfléchir sur la mort et s’interroger sur le sens de la destinée humaine. Ces questions métaphysiques nourrissent l’œuvre du compositeur. Da Ponte et Mozart renouvèlent en profondeur le personnage de Don Giovanni et en tirent la quintessence qui lui donner sa dimension universelle. Don Giovanni ne va-t-il pas au bout de lui-même, jusqu’à l’épuisement de sa vision du monde qui ne peut le conduire qu’à disparaître dans les flammes de l’enfer pour avoir défié la mort lors de sa confrontation finale avec le Commendatore réincarné sous les traits inflexibles d’une statue de pierre ?

Don Giovanni est un libertin. On pourrait le croire homme des Lumières épris de liberté ainsi qu’il le proclame haut et fort dans la scène du bal de l’acte I : « E aperto a tutti quanti » (Ici, chacun est maître), suivi d’un « Viva la libertà ! » repris en chœur. Mais c’est surtout un débauché égoïste qui ne recherche que son bien-être et sème le malheur autour de lui. Rien, pas même la mort, ne doit résister à Don Giovanni ! Pourtant, le Commendatore l’avait prévenu dès la scène 1 de l’Acte I : « Così pretendi da me fuggir ? » (Ainsi tu prétends me fuir ?). Sa pulsion irrépressible pour la possession charnelle de la femme qu’il réduit à un objet que l’on jette après l’avoir consommé — il n’a pas plus d’égard pour son valet Leporello — fait de lui un pervers qui a perdu toute humanité. De méprisant, il devient méprisable.
Pour cela, il sera puni.
Don Giovanni pourrait être de ces héros d’opéra qui ne baissent pas les yeux face à la mort et vont au bout d’eux-mêmes en acceptant de payer le prix de leur courage. Sauf qu’il n’a que sa morgue pour guide. L’œuvre dit le destin tragique d’un homme auquel toute rédemption est refusée. Il n’y a pas de pardon possible pour Don Giovanni. La mort, châtiment suprême, est au bout du chemin. On meurt comme on a vécu, chante sous forme proverbiale le chœur final :
« Questo è il fin di chi fa mal !
E de’ perfidi la morte
Alla vita è sempre ugual »
(Telle est la fin de celui qui fait le mal ! / Et pour le perfide, la mort / Est toujours conforme à sa vie).
Le titre donné par Mozart et Da Ponte à leur opéra est : « Il dissoluto punito ossia il Don Giovanni » (Le débauché puni ou Don Giovanni).
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Don Giovanni de Mozart, une coproduction des opéras du Capitole de Toulouse, de Dijon, de l’Opéra-Odéon de Marseille, de Tours et de Montpellier. Avec Mikhail Timoshenko (Don Giovanni), Evan Hugues (Leporello), Esther Tonea (Donna Anna), Karine Deshayes (Donna Elvira), Michael Gibson (Don Ottavio), Miriam Kutrowatz (Zerlina), Frédéric Jost (Masetto) et Stephen Milling (Il Commendatore). Direction musicale : Bernjamin Bayl. Mise en scène : Agnès Jaoui.


Suggestions discographiques :
- l’Orchestre du Théâtre National de Prague sous la direction de Karl Böhm avec Dietrich Fisher-Dieskau, Birgit Nilsson, Martina Arroyo, Peter Schreier, Ezio Flagello, Reri Grist, Alfredo Mariotti et Martti Talvela (Deutsche Grammophon).
- le Royal Concertgebow Orchestra d’Amsterdam sous la direction de Nikolaus Harnoncourt avec Thomas Hampson, Edita Gruberova, Roberta Alexander, Barbara Bonney, Hans Peter Blochwitz, Laszlo Polgar, Anton Scharinger et Robert Holl (Teldec Classics).
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Sources : livret-programme de la production, textes de Benjamin François.
A lire aussi, le dossier de Sylvain Fort sur le site Forum Opéra. Et bien sûr, la toujours incontournable et monumentale biographie de Mozart par Jean et Brigitte Massin (Fayard, 1990).
