Phrag/mes

« Le poème est partout » – Yòrgos Sefèris


Carnet de Cerdagne #2 | grâce, quiétude & vérité

Carnet de mai 2026 (2)

Massif du Carlit vu du lac de Font Vives. Jeudi 7 mai 2026, 10 h 40.

jeudi7mai | dans le ravissement et l’inquiétude

La même météo que les jours précédents est annoncée pour aujourd’hui. Beau temps ensoleillé le matin, pluie intermittente à partir de 14 h. Nous partons dès 8 h parce que nous avons environ une heure de route pour atteindre notre point de départ : la route des lacs au-dessus de Porté-Puymorens.

Mouflons à Font Vives. 11 h 43.

Nous empruntons le sentier qui monte jusqu’à l’Etang de Font Vives. C’est ici le territoire des mouflons. Nous les côtoyons. Ils sont surprenants de quiétude. Ils nous observent à bonne distance. Ne manifestent nulle envie de nous fuir. Ils vaquent. Les mères s’occupent de leur progéniture. Les mâles veillent. J’en photographie quelques-uns. J’ai chargé dans mon sac à dos l’objectif zoom Canon 70-200 mm, celui-là même que mon ami Jaume m’a un jour offert tandis qu’il venait d’acquérir un matériel plus sophistiqué pour sa propre pratique. Lui est un photographe animalier dans l’âme. Ancien chasseur, naturaliste chevronné, grand connaisseur de la nature et de ses secrets, Jaume est un homme d’affût. Il scrute, écoute. Photographier, c’est sa manière à lui de dire le monde. Il le fait en poète. Je ne serai jamais, de mon côté, photographe animalier. C’est un exercice qui n’est pas compatible avec notre pratique de la randonnée. Nous restons rarement immobiles. Nous marchons. Changeons de décor. J’aime regarder les animaux quand ils daignent nous faire la grâce de leur présence. Les suivre du regard. J’admire leur prestance dans les abrupts. Mais photographier des animaux ne me procure pas les sensations de j’éprouve quand je photographie un paysage. Je laisse à Jaume le soin de me régaler de ses prises. Il le fait si merveilleusement.

Que dire de cette demi-journée sinon que, lorsque je marche en pleine nature, au cœur du sauvage, se forge en moi chaque jour davantage la conviction profonde que je suis de terre et de roches, que là, dans ces à-pics, anfractuosités, méandres, se tient la part de vérité qui se dérobe lorsque je m’obstine à la rechercher où ne sont que doutes et tâtonnements. Hors de ces lointains, ne me siéent que les livres. Eux seuls réfrènent mon inquiétude d’être.

De la terrasse de notre location, nous contemplons le coucher de soleil sur les montagnes qui nous entourent. Et nous vivons dans le ravissement de l’ultime lumière.

Couchant à Bolquère (1), 20 h 33.
Couchant à Bolquère (2), 20 h 34.

-o-

vendredi8mai | comme des pages d’écriture

Avant de « redescendre » à Montpellier, nous réservons la dernière balade à une boucle que nous connaissons bien, celle des neuf lacs au départ du lac des Bouillouses. Nous sommes de bonne heure à pied d’œuvre.

Le Grand et le Petit Péric vus du lac des Bouillouses. 9 h 18.

Nous pensions bien, à cette époque-ci, trouver encore des plaques de neige sur le parcours mais la réalité dépasse nos prévisions. Nous vivons à la ville et perdons, sans y prendre garde, la perception réelle des saisons. Nous effectuons la quasi totalité de la randonnée dans la neige. Nous mettrons de ce fait beaucoup plus de temps pour couvrir les sept et quelques kilomètres sans trop savoir, à certains moments, si nous marchons sur le sentier. Il a disparu sous l’épais manteau blanc. Heureusement, les balises sont repérables sur les troncs des arbres et nous nous orientons sans difficulté, assurés d’être sur la bonne voie.

En chemin (1), 10 h 31.
En chemin (2), 10 h 38.

Il faut avancer à petits pas. Les traces profondes laissées ici et là par des randonneurs alertent sur l’état d’une neige par endroits molle, en cours de fonte. Dans les descentes, piquer le bâton devant soi pour éprouver la solidité du sol est indispensable. A deux reprises, je m’enfoncerai jusqu’au haut des cuisses avec toute la peine que m’inflige l’action de me redresser. L’âge est féroce. Mais le panorama, un régal.

Malgré les vicissitudes d’une marche à laquelle nous ne sommes pas habitués — c’est la première fois que nous réalisons un parcours dans ces conditions — l’heure est belle. Le ciel est d’un bleu. Je vois dans les lignes de crêtes des pages d’écriture et je pense à ce qui nous rassemble, cette nature et moi, tandis que les traînées innombrables des avions dans le ciel me rappellent que pendant que je m’extasie devant le spectacle grandiose qui s’offre à moi, les humains continuent leur œuvre de destruction sans ciller. Et cela me rend triste.

Le Pic Carlit (1), 11 h 01.
Le Pic Carlit (2), 11 h 16.

Jusqu’à quand ferons-nous comme si de rien ? Jusqu’où n’irons-nous pas pour ne rien céder de nos appétits criminels ?

-o-

Au courrier, en rentrant ce soir de notre séjour en Cerdagne : le catalogue 2026 et la lettre d’informations adressée aux membres du cercle de la Bibliothèque de la Pléiade. Ma sélection est faite pour juin : les deux volumes sous coffret des romans d’Alexandre Dumas (La Reine Margot, La Dame de Monsoreau et Les Quarante-cinq) et le volume des Mélanges de Voltaire comprenant notamment les Lettres philosophiques, le Traité de métaphysique, le Discours à l’Académie, le Poème sur la loi naturelle, le Poème sur le désastre de Lisbonne, les Réflexions pour les sots, les Entretiens d’un sauvage et d’un bachelier, l’Affaire Calas, le Traité sur la Tolérance, le Dialogue du Chapon et de la Poularde etc…