Carnet de mai 2026 (3)

lundi11mai | dernière fois
A tout il faut une dernière fois. La dernière ombre sur le toit. La dernière page du livre. Le murmure de l’océan. Ses ressacs. Ses étraves — un chant du monde — qui fendent la houle intérieure de mon corps. En même temps que les pages merveilleuses du livre de Claudio Magris consacré aux figures de proue, me reviennent les pas mal assurés de l’enfant que je fus. Désormais vieillissant. Ensablé dans mes souvenirs et l’espoir que, pour le dire avec Jean Fauque et Alain Bashung, durent seuls les moments doux.

Nous avons fait la route hier depuis Carcassonne. Bifurqué, comme d’habitude, après le péage de Saint-Selve, en direction de La Brède. Passé pour la énième fois devant les grilles du château où Montesquieu rédigea, loin des agitations mondaines, son Esprit des Lois. Nous y ferons étape au retour. Puis l’enfilade des lignes droites. La forêt landaise comme passée au fil de l’épée. Jusqu’au Bassin d’Arcachon où nous sommes attendus.

Nous retrouvons Pierre à Arès en fin de journée. C’est probablement la dernière fois que nous logerons dans la maison de famille où nous avons grandi, lui et moi, pendant les mois d’été que nous passions ensemble. Nous ne nous sommes jamais perdus. Avons avancé, même à distance, en rang serré. La vie qui ne nous a pas séparés nous rapproche aujourd’hui plus encore. Et avec elle le désir, sans doute stimulé par les prémices de la vieillesse, de ne plus perdre une miette de temps partagé. Rompre le pain est entre nous un rituel aussi vieux que le monde.
Ce dimanche soir, le faible coefficient rend la marée imperceptible. C’est « mort d’eau », comme disent les autochtones. Une lumière oblique caresse l’âme mélancolique du Bassin.
Portfolio | Le Bassin d’Arcachon vu d’Arès
Demain à la première heure, j’irai tenter quelques photographies d’oiseaux et de paysages dans la réserve naturelle des Prés Salés. Chaque fois que je viens à Arès, j’ai besoin de ce moment de solitude et de silence. Il me semble que, même si je demeurerai toujours un intrus dans ce milieu d’une noblesse sauvage, ma place n’y est pas totalement usurpée pourvu que je l’occupe avec discrétion et humilité, à la manière des ombres.



Ce sentiment secret d’être ici un peu chez moi apaise mes angoisses. C’est un sentiment dans l’ordre de l’intime. Ici, j’ai l’impression naïve de faire corps avec le vivant et d’échapper pendant quelques instants à la main de l’homme qui s’acharne à détruire le monde avec toujours la même, indéfectible, application cynique.
Portfolio | Les Prés Salés d’Arès-Lège (1)
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mardi12mai | un moment privilégié
La météo n’est pas plus souriante que la semaine passée en Cerdagne. Nous devrons nous faufiler entre les gouttes, jouer avec la pluie. Ainsi vont le mois de mai et ses saints de glace dont j’entends parler depuis l’enfance. Mamert, Pancrace, Servais… Comment de si beaux prénoms peuvent-ils incarner le sombre présage du mauvais temps ? Cette question me taraude encore. J’en suis tout désolé, comme je l’étais, enfant, lorsque je devinais sur le visage de mon arrière-grand-père vigneron les traits de l’anxiété à l’idée qu’une gelée tardive décime la promesse de récolte.
Nous ne bouderons pas ce mardi, la journée la plus favorable pour une longue excursion. Nous sortons les vélos. Ils n’ont plus servi depuis des mois. Le gonflage des pneus prend un certain temps. Nous ferons halte à la boulangerie de la place de l’Eglise pour nous pourvoir en sandwiches. Puis, par la piste cyclable qui suit le trait de côte sur l’ancien tracé de la ligne de chemin de fer, nous prenons la direction de Biganos.


Le port est un havre bien singulier. Ses cabanes qui abritaient autrefois l’activité des pêcheurs sont aujourd’hui la propriété d’estivants et la navigation n’y est plus que de plaisance. Témoin cette pinasse, bateau emblématique du Bassin. Elle était jadis l’outil de travail des ostréiculteurs. Je ne sais que penser de cette mutation. J’avoue ma lassitude. Je m’en tiendrai à quelques photographies.


Ce faisant, je ne peux me départir de l’idée que la beauté plastique du lieu cache une défaite. Mais je suis décidé, aujourd’hui, à me contenter de cette esthétique et profiter d’un moment privilégié dans la compagnie de ceux que j’aime.

Nous rentrons — personnellement épuisé — après une étape de cinquante kilomètres. Aurons bien mérité de la soirée apéritive qui nous attend au port d’Arès devant un riche plateau d’huîtres, crevettes et bulots accompagné d’un vin blanc d’entre-deux-mers ma foi fort gouleyant. Le sommeil sera paisible. Souvent je me reproche de trop avoir envie de vivre tandis que la nuit menace. Je voudrais, comme le poète, « tenir entre mes bras un pur espacement » et le préserver de la chute. J’essaie de me tenir en équilibre sur cette corde raide.
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Références bibliographiques : Claudio Magris, Figures de proue, L’arpenteur-Gallimard 2024 ; Osez Joséphine, de Jean Fauque et Alain Bashung, chanson enregistrée sur l’album éponyme, Barclay 1991 ; René Nelli, L’internelle consolation, Obra Poëtica Occitana, IEO 1981 ; Montesquieu, De l’esprit des lois in Œuvres complètes tome 2, Bibliothèque de la Pléiade 1951.













