carnet de mai 2026 (1)

lundi4mai | Bergounioux, Bolquère
Plongé, depuis plusieurs jours, dans le dernier volume du Carnet de notes de Pierre Bergounioux paru récemment chez Verdier, comme l’ensemble des autres volumes. Celui-ci couvre les années 2021-2025. Le premier (1980-1990) était paru en 2006 et je me souviens avoir alors été littéralement transporté par ce travail singulier de diariste.

« Quarante-cinq ans ont passé depuis que j’ai pris le parti de noter la teneur, la couleur de mes jours. (…) Je persiste… »
Le sixième tome du Carnet de notes de Pierre Bergounioux aux éditions Verdier
Vingt ans après, je suis toujours fasciné par cette accumulation de faits qui composent le quotidien de l’écrivain. Ils sont ici rapportés à l’état brut, sans commentaire ni ornement. On dirait que, pour faire récit de l’ordinaire, Pierre Bergounioux s’est gardé de toute tentation littéraire. Et pourtant, je ne sais comment dire mais son Carnet de notes fait littérature, peut-être dans la manière même de se l’interdire. Pour la refonder dans le questionnement du banal.
Nous partons tôt ce matin en direction de la Cerdagne. Nous logerons à Bolquère. Les prévisions météorologiques ne sont pas optimistes. La pluie menace. Etape à Perpignan pour vérifier que tout est en ordre dans l’appartement avant la signature de l’acte de vente prévue en fin de mois. Nous n’aurons pas le loisir d’y retourner d’ici là.

Déjeuner au Casot de La Cabanasse. Une bonne table de terroir. Quelques courses à Egat. Installation dans la résidence où nous avons loué un appartement deux pièces. Je relis une dernière fois le carnet d’avril qui sera en ligne demain matin. Entre deux averses, promenade dans le village pour constater que presque toutes les maisons sont fermées. Ici, les résidences secondaires abondent.


La saison d’hiver est terminée et il n’est pas encore temps pour la saison d’été qui ne débutera qu’en juin. Le seul commerce du village, un boucher-charcutier réputé, est fermé. Nous n’aurons pas cette fois le plaisir de sacrifier à ses spécialités. Il a droit, comme tout le monde, à des vacances. Nous, citadins qui venons ici en touristes, sommes redevables à ces hommes et femmes qui font vivre leur territoire toute l’année par leur travail, leur présence et leurs engagements. Redevables et reconnaissants. Sans eux, nous ne serions pas. Il a plu tout l’après-midi.
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mardi5mai | retour dans la vallée d’Eyne

La météo prévoit de belles éclaircies dans la matinée puis des pluies intermittentes jusqu’à intenses dès le début d’après-midi. Nous nous levons tôt et décidons de partir en randonnée jusqu’en milieu de journée. Nous ne braverons pas les éléments. Nous prenons la direction de la vallée d’Eyne, l’une des plus belles balades du plateau cerdan. Nous marcherons pendant deux heures trente, pas plus, afin de retourner à notre point de départ avant la pluie mais en ayant tout de même pris soin de déjeuner en plein air. Nous n’atteindrons pas le col de Niura, destination habituelle de la randonnée. La distance et le dénivelé positif sont trop importants au regard du laps de temps que nous nous sommes impartis. Lorsque le printemps a fait son ouvrage, la nature, ici, resplendit. Mais à 1600 mètres d’altitude, il prend son temps. Il faudrait revenir en juin pour assister à l’éclosion des symphonies florales. En attendant, c’est le coucou qui nous accompagne dans les premiers hectomètres de la montée. Le soleil encore rasant caresse les cimes des arbres.
Nous longeons la ribera d’Eina qui gronde. Sur les hauteurs, les neiges commencent à fondre. L’eau abonde. La montagne est généreuse. Elle pourvoit sans retour aux attentes et aux besoins des hommes.





Parvenus dans une prairie à fleur d’eau connue pour être leur terrain de jeu, nous croisons les marmottes. Elles ne sont pas farouches. Simplement méfiantes. Nous ne les approchons pas. Nous ne voulons pas les déranger. Nous nous contentons de les observer. Nous voici témoins privilégiés de leurs facéties. Les enfants jouent. Gambadent. Esquissent des roulades. Ils ne portent pas sur leur dos des kilos d’ustensiles scolaires dont je me demande toujours s’ils sont indispensables à l’acquisition des savoirs premiers. Nous pataugeons à notre tour dans des lambeaux de névés. Comme les enfants qu’au fond de nous, j’espère, nous sommes restés.

Nous jouons de malchance. La vue sur le pic Carlit et le massif qui l’entoure nous est cachée par une procession de nuages. Je serai privé de ma carte postale. A notre retour au parking, nous croisons François Gallon qui, à longueur d’année, tient le bureau d’accueil de la vallée situé au départ du sentier. François Gallon est un naturaliste amateur, érudit et passionné. C’est le gardien du temple de la vallée d’Eyne. Il vient de publier un guide des oiseaux et rapaces diurnes de Cerdagne après avoir consacré deux précédents ouvrages aux fleurs et aux papillons. Précieux outils pour les randonneurs curieux de l’environnement dans lequel ils marchent. Nous discutons. Ce matin, il a repeint en blanc les lettres du mot « accueil » sur la façade du petit chalet où il passe ses journées, « pour être mieux vu ». Il nous glisse, en confidence, que la météo annonce pour demain la neige à 1800 mètres. Vu d’ici, c’est bas.
Le reste de la journée s’écoule dans l’attente impatiente de l’ouverture de magasins pour l’achat de quelques victuailles autochtones et d’une paire de gants qui, demain, protègera mes doigts du froid piquant du petit matin. Retour à la résidence où m’attendent le traitement des photos du jour et la rédaction de la note qui les accompagnera.
Playlist : les quatuors et le quintette de Reynaldo Hahn par le quatuor Tchalik (Alkonost Classic) ; Les œuvres pour orchestre de Zelenka par la Camerata de Bern (Archiv Produktion).
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mercredi6mai | en longeant la Têt

Afin d’éviter la pluie annoncée pour le début d’après-midi, nous partons de bonne heure pour la randonnée « tranquille » du jour : 14,78 km et 198 mètres de dénivelé positif que nous bouclerons en trois heures et cinquante trois minutes. Nous avons marché sur des pistes que nous connaissons bien depuis que nous fréquentons les montagnes cerdanes. Cela va faire bientôt dix-huit ans que nous venions ici pour la première fois. La forêt est belle sous la lumière caressante du petit matin. Mon œil s’attache à des détails que j’interprète comme des scènes de vie. La nature ne demande qu’à éclore. On sent qu’elle poursuit son travail invisible pour bientôt resplendir et célébrer la splendeur. Le printemps, en altitude, se fait désirer.
Nous longeons la Têt. Elle prend ici les forces qui la propulseront jusqu’en Méditerranée après avoir irrigué le département des Pyrénées-Orientales d’ouest en est, dans toute sa longueur. Je l’ai souvent photographiée par le passé mais je ne l’avais jamais observée baignant dans une lumière printanière et matinale qui, je trouve, ajoute à sa noblesse de caractère. C’est un fleuve fier et sûr de lui qui emporte dans ses eaux cuivrées le secret de ses méandres.




Dans l’après-midi, nous partons acheter du fromage dans une laiterie artisanale. A la maison de la presse de Bolquère, j’achète le nouveau numéro de Pyrénées Magazine consacré au Canigou et le dernier livre de François Gallon sur les oiseaux et rapaces diurnes en Cerdagne. J’en feuillette quelques pages. François Gallon a beaucoup observé, photographié, recensé et lu aussi. Son livre n’est pas celui d’un simple amateur, c’est le livre d’un naturaliste chevronné tout voué à sa passion. Je l’admire.

En soirée, je parviens enfin à télécharger à partir du site Gallica de la Bibliothèque nationale de France, les deux tomes des Souvenirs d’un naturaliste d’Armand de Quatrefages dans l’édition Charpentier de 1854. Ce sera une lecture à venir. En attendant, je continue d’avancer dans le Carnet de notes de Pierre Bergounioux dont je viens de m’apercevoir — étrange coïncidence — qu’il est lecteur de Quatrefages ainsi qu’il l’indique dans une note. Tout est dans tout.
Playlist : Symphonie n°6 Pastorale de Beethoven par le Wiener Philharmoniker sous la direction de Claudio Abbado.









