jeudi 16 avril 2026

Nous partirons ce matin de Douch, un hameau de la commune de Rosis aux confins du Caroux et de l’Espinouse. Comme chaque jour depuis lundi, nous sommes dans la compagnie heureuse de notre guide. Pierre connaît tout de ce terrain sur lequel il a travaillé pendant des années, étudiant les comportements de la faune sauvage dans son environnement naturel, l’éthologie — sa spécialité — exigeant une attention égale aux règnes animal, végétal et minéral. Tout du long du séjour, nous aurons profité de sa science et de la sagesse qu’il en a retiré.

Lieux-dits : col de l’Airelle, Roc Noir, col du Salis, Roc et ravin du Mayne, Peyre Crousade, Lusendrias, bois d’Aret, col de l’Ourtigas, serre de Coste Grande, montagne d’Aret, serre du Mayne, col du Tirondel, la Tourelle.
Quelques noms d’arbres des forêts du Caroux et de l’Espinouse : pin sylvestre (reconnaissable à son écorce rouge), pin noir d’Autriche, pin maritime, épicéa, hêtre, mélèze, chêne vert, saule, châtaignier, frêne…
Quelques fleurs : renoncule, potentille, pensée sauvage…
Oiseaux entrevus ou devinés à leur chant : faucon pèlerin, pinson des arbres.
Animaux : mouflons, traces de sangliers.
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Les masses rocheuses qui nous entourent, les pierres que nous piétinons, sont nées ici il y a 350 millions d’années. Cette échelle du temps me renvoie à ma petitesse. C’est cela, exactement, que je viens chercher en ces lieux de vertige : la pleine conscience de mon état d’insignifiance.
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Etoiles poussières de flammes
En août qui tombez sur le sol
Tout le ciel cette nuit proclame
L’hécatombe des rossignols
Mais que sait l’univers du drame ?
Louis Aragon, Les Poètes, prologue.
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Le sol que nous foulons a connu la vie sans l’homme.
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« La Géologie a pour objet immédiat l’étude de la structure du globe terrestre. C’est à elle qu’il appartient de définir la composition, l’allure et les relations mutuelles des diverses masses minérales qui constituent la partie du globe accessible à nos investigations et où sont renfermées tant de substances nécessaires à la satisfaction de nos besoins. Mais la tâche du géologue ne se borne pas à cette simple constatation. A peine a-t-il commencé à en réunir les éléments qu’il est conduit à reconnaître, dans l’état présent de notre planète, le dernier terme d’une suite de transformations, dont la série s’est déroulée à travers les âges et dont chaque terme a laissé des traces ineffaçables à la surface du globe ou dans ses profondeurs. De la sorte, pour donner la raison des apparences qui frappent aujourd’hui nos regards, il faut, à tout instant, faire intervenir la considération du passé, en s’efforçant de reconstituer, jusque dans le détail, les phases successives que la terre a dû traverser. C’est ainsi que, par la force des choses, la Géologie est amenée à écrire l’histoire du globe ».
Extrait de l’introduction au Traité de géologie d’Albert de Lapparent (Librairie F. Savy, Paris, 1882 pour l’édition originale, 1885 pour la deuxième édition révisée et augmentée, disponible en ligne sur Gallica). Pionnier dans l’enseignement universitaire de la géologie, Albert de Lapparent (1839-1908) fut secrétaire perpétuel (1907-1908) de l’Académie des sciences pour les sciences physiques. Il participa à l’élaboration d’un projet de tunnel sous la Manche.
Que les savants de ce temps-là et leurs successeurs ne se sont-ils tenus à la seule observation des éléments constitutifs de l’origine du monde — et par là-même de la nôtre — plutôt que se fourvoyer dans l’asservissement de la nature aux besoins superficiels d’une humanité poussée dans ses pulsions les plus prédatrices au nom d’une illusoire quête de liberté.
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L’ombre suit
malgré le vent
le cours de la rivière
Plus personne
pourtant n’ose
l’aube

Ce que j’observe aujourd’hui sur les pentes de l’Espinouse et qui fait l’objet de ma profonde admiration, est « le dernier terme d’une suite de transformations, dont la série s’est déroulée à travers les âges ». C’est, sous mes yeux, l’histoire vertigineuse et fascinante du monde. Ce petit rien étincelant d’horizon millénaire dont j’espère qu’il poursuivra sa route sans égard ni attention pour les misérables que nous sommes.
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La vie ne sera sauvée qu’au prix de la disparition de notre espèce.
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Nous terminons la journée par une halte à Douch, ses ruelles, ses maisons, son église Sainte-Marie. Et un moment de recueillement devant la stèle en mémoire des combattants du maquis Bir-Hakeim. C’est ici que se déroula, le 10 septembre 1943, un des tout premiers combats de la Résistance contre l’armée du IIIe Reich.
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« Ô s’il régnait dans la vie humaine un ordre pareil à celui qui règne dans la nature, de quel spectacle touchant et beau ne frapperait point la face de la terre ? Mais les hommes malheureux et barbares se plaisent à la défigurer par leurs crimes, et par leurs méchancetés ; ils mettent leur affreux plaisir à se tourmenter les uns les autres. Traîtres et fourbes jusques dans leurs apparentes caresses, ils confondent amis et ennemis dans la même malveillance, et font du spectacle céleste de ce monde la véritable image de l’Enfer ».
Jean-Jacques Rousseau, Traité des sphères, chapitre XI.








