15 avril 2026

Au départ du hameau de Salvergues, direction La Calmette pour rejoindre le GR de pays Tour de la Montagne du Haute-Languedoc. Grand ciel bleu. Le vent semble vouloir se calmer.

Nous étions prévenus. Nous savions que nous allions traverser un secteur ravagé par la tempête Nils mais le spectacle qui bientôt s’offre à nous dépasse le pire que nous pouvions imaginer. C’est une désolation que cette forêt dévastée. Nous la traversons en silence. Le souffle coupé. Nous formons cortège, comme pour un enterrement. Ecrasés par la violence de l’événement.



Il a suffi de quelques heures, dans la nuit du 11 au 12 février 2026, pour que des rafales estimées entre 150 et 190 km/h ravagent quelque 80 000 mètres-cubes de conifères qui peuplaient environ 200 hectares du massif forestier de l’Espinouse. Certains observateurs ont comparé le désastre à l’explosion d’une bombe. Des conifères aux racines profondes ont été littéralement décapités quand d’autres ont été déracinés, la tempête transformant la forêt en un vaste cimetière.


et maintenant, hagard face au désastre, au milieu des décombres, le monde tel que nous le laisserons, à l’état répugnant de poubelle, abandonné, trahi, je me surprends en quête vainement de cailloux millénaires roulés au fond de la rivière, pourquoi je marche sinon pour vaincre mon angoisse, me consoler et me conduire parmi les ombres où Ton œil me reconnaîtra.
-o-
Les spécialistes estiment qu’il faudra cinquante ans pour régénérer les espaces forestiers détruits par la tempête. Ainsi se venge la nature de nos turpitudes. Tant que, par ses propres moyens, la planète ne s’affranchira pas définitivement de la présence humaine, il ne pourra être question de sa survie.
-o-
petite suite de l’Espinouse
posé ma main
sur l’écorce
qui saigne

l’écharde
plantée
dans la paume du ciel
porté à mes lèvres
la sève
de l’agonisant
-o-
Et maintenant j’étouffe. Je suis dans cet extrême-là, un bord de silence, un halètement, le cœur qui tape à la porte du sternum, quand nous parvenons à l’oratoire de Saint-Martin du Froid.

A l’horizon la mer. La chaîne des Pyrénées. Le Canigou. Les terres âpres. Le ventre où je suis né. Sensation que sous mes pieds, quelque chose d’insaisissable est en train de sourdre, mû par des forces telluriques, de celles qui nous échappent tant elles ont compris que pour se survivre, elles ne disposent d’autre choix que celui de nous anéantir. Je la sens maintenant glisser sous mes pas en direction de l’horizon, ce quelque part, point de fuite de ma destinée, la vérification mesurée, pointilleuse, ultime de la nécessaire, urgente et indispensable disparition de l’espèce humaine pour que survive, dans le pensement (1) tremblé des feuilles verdissantes, l’espoir d’un lendemain et d’une renaissance.



-o-
(1) Pensement : fait de penser. Terme issu du parler régional et d’un emploi stylistique en usage dans la langue classique. Témoin, cette épitaphe de Mathurin Régnier que je ferais bien mienne au soir venu : « J’ai vécu sans nul pensement / Me laissant aller doucement / À la bonne loi naturelle (…) »
© 2024 Dictionnaires Le Robert – Le Grand Robert de la langue française
