14 avril 2026

De (et pour) mémoire, tenter, ce que je fais en ce moment, d’écrire mais sans note prise sur le vif. Ecrire pour revenir. Je vis dans la peur de la perte et je voudrais tout consigner méticuleusement. Tout retenir. Mais c’est autre chose qui se met en place hors du présent de l’écriture. C’est comme apprendre à se déplacer dans le flou, frôler l’incertain et rebaudir l’absence.
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Ce matin, direction le belvédère de Naudech au départ d’Olargues. Le ciel est dégagé. Le vent continue de souffler en rafales. Nous prenons la voiture pour nous épargner une partie du dénivelé. Nous parcourons une quinzaine de kilomètres dans des paysages d’une fascinante sauvagerie. Embrasser du regard une nature épargnée de présence humaine m’apaise, même si notre capacité de nuisance et de destruction m’ôte toute illusion sur l’avenir des chemins que nous empruntons.

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La légende raconte le destin tragique de la déesse Cebenna, une fille de Titan dont la beauté, dit-on, était si exceptionnelle que Zeus, jaloux de son charme, la condamna à mourir d’amour. La sentence du roi des dieux fut exécutée à la lettre. Tombée amoureuse mais d’un amour sans retour, accablée de désespoir, Cebenna s’exila dans les montagnes. La déesse trouva dans le Caroux un ultime refuge. Elle s’y allongea et la nature lui offrit un mausolée de pierre. Ainsi devine-t-on toujours le gisant de Cebenna sur la crête du Caroux. Les paysages sont des livres.
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De Naudech on voit la mer. La colline d’Agde. Le mont Saint-Clair. Dans l’arrière-pays, on distingue le Pic Saint-Loup.

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Pourquoi est-ce que j’aime tant photographier les paysages ? Pourquoi les corps d’arbres ? La photographie comme archive, pour retenir quelque chose (une couleur, une forme, une lumière) de ces lieux sur lesquels pèse, de plus en plus forte, la menace de l’extinction ? Peut-être que ce faisant, j’esquisse un geste mémoriel pour au moins, et très égoïstement, me souvenir d’eux et des moments vécus en leur présence. J’écris ce carnet de et pour mémoire mais sans illusion. Il ne résistera pas à l’épreuve du temps. Sa vocation à disparaître m’assure de la fragilité de ma condition. Il ne restera rien de moi.
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Dans la vallée, le village pittoresque de Vieussan lové dans un méandre de l’Orb. Sur le mamelon, une église dédiée à Saint Martin.

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Nous rentrons par le hameau de La Salle en suivant le GR de Pays « Haut-Languedoc et Vignobles », un ancien chemin de transhumance que les hommes avaient empierré. En occitan, on appelle cela une dralha. Me reviennent, tout en marchant, ces deux vers de A mon ostal de la colina, une chanson de Claude Marti : « Nosautres causirèm sens pastre / per qu’una dralha caminar » (Nous choisirons sans guide / par quelle draille cheminer »).


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C’est quelque part, sur ce chemin, à proximité du lieu-dit Les Laisses, que se trouve la Peiro Escrito, classée monument historique par arrêtés du 11 octobre 1965 puis du 4 novembre 1971. Les graffiti ont probablement été réalisés par des bergers de l’âge du bronze.
Que nous disent ces pétroglyphes ? On devine ici peut-être la représentation d’une arbalète. Là, une croix. Mais je ne suis pas archéologue et la plupart de ces symboles me demeurent énigmatiques. De même ces innombrables trous pratiqués dans la roche comme des signes de ponctuation. Je voudrais à mon tour que mon corps tout entier soit traversé de signes mais je suis démuni devant ce langage et me complais dans ce dénuement qui me ramène au fond des âges. Depuis quand n’ai-je plus ingurgité de terre ?







