13 avril 2026

Une coupure dans le temps, comme une parenthèse. La vue. Le vert et le vent.
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Nous quittons la ville en début de matinée. Direction Olargues, les hauts cantons de l’Hérault entre Caroux et montagne de l’Espinouse. La journée s’annonce belle. Ciel bleu. L’horizon sourit aux chants d’oiseaux. C’est le printemps.
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La première balade – ce n’est pas à proprement parler une randonnée – a lieu l’après-midi au départ de Mons-la-Trivalle. Coquette communauté villageoise. Nous empruntons l’ancienne voie ferrée pour nous rendre jusqu’au hameau d’Héric en nous faufilant dans les gorges éponymes. Ici, autrefois, circulaient des trains transportant personnes et marchandises. Aujourd’hui rayée de la carte, la voie est verte. Le tourisme comme substitut au quotidien de nos campagnes. A la vraie vie.


Les gorges d’Héric dessinent une frontière naturelle entre la montagne de l’Espinouse et le Caroux. Nous suivons le ruisseau. L’eau coule en abondance. Les éperons qui nous entourent sont imposants. La roche millénaire invite à l’humilité. Je viens ici pour emplir mes poumons d’oxygène pur, laver mes yeux et considérer ma place réelle dans le monde. Je la veux minime, la plus discrète possible. Si je pouvais être passé par des chemins étroits et me dire sur le seuil de l’après que je n’ai laissé d’autre trace ici-bas que quelques notes au crayon sur les pages d’un carnet que le temps aurait froissées, je partirais sourire aux lèvres, dans l’amour des miens, la tête reposée sur l’épaule de Notre Seigneur.
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« La nature est un temple… » C’est toujours à Baudelaire que je pense en ces moments de stase parce que les vivants piliers qui m’entourent vérifient la vérité de son poème. Mais c’est à Rousseau que je reviendrai ce soir, à son exigence de lire d’abord, avant toute autre considération spéculative, dans le livre de la nature. Je me plais dans le linéament de ses mots, au cœur de ses branchages. Ce qu’il en dit dans son projet de Dictionnaire des termes d’usage en botanique m’est un ravissement : « Branches. Bras plians et élastiques du corps de l’arbre ; ce sont elles qui lui donnent la figure ».



Et ceci, encore, dans sa Lettre première sur les liliacées du 22 août 1771 : « … à tout âge l’étude de la nature émousse le goût des amusemens frivoles, prévient le tumulte des passions, et porte à l’âme une nourriture qui lui profite en la remplissant du plus digne objet de ses contemplations ».
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Nous marcherons jusqu’au hameau d’Héric en suivant le cours d’eau. Le sentier rejoint le GR7 qui se confond ici avec le GR de Pays « Tour de la montagne du Haut-Languedoc ». Le parcours ne présentant aucune difficulté, l’ambiance est familiale. Nous croisons des promeneurs. Malgré le vent qui souffle en rafales, deux grimpeurs s’agrippent à une paroi. La végétation, de même, compose avec la pierre. Chacun, ici, cherche à nourrir son âme jusque dans la césure.
Liste des noms de lieux-dits au départ de Mons jusqu’au hameau d’Héric : Le Verdier Haut, Passerelle des Soupirs, Beylot Ferrand, Tête de Braque, Roc de l’Homme, Pas du Cabalet, Rochers Marre, Roc de Peyris, Rocher de l’Aigle, Gouffre du Censier, Coulaygo, Main de Farrières, Roc de Touissas, Roc des Coulets.
Au tout début du Côté de Guermantes, Proust écrit : « A l’âge où les Noms, nous offrant l’image de l’inconnaissable que nous avons versé en eux, dans le même moment où ils désignent aussi pour nous un lieu réel, nous forcent par là à identifier l’un à l’autre au point que nous partons chercher dans une cité une âme qu’elle ne peut contenir mais que nous n’avons plus le pouvoir d’expulser de son nom, ce n’est pas seulement aux villes et aux fleuves qu’ils donnent une individualité, comme le font les peintures allégoriques, ce n’est pas seulement l’univers physique qu’ils diaprent de différences, qu’ils peuplent de merveilleux, c’est aussi l’univers social : alors chaque château, chaque hôtel ou palais fameux a sa dame ou sa fée comme les forêts leurs génies et leurs divinités les eaux ».


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(Je marche en me posant des multitudes de questions et en tentant de mettre, au rythme de mes pas, des mots incertains sur ces mêmes multitudes. Ils virevoltent puis tour à tour m’enchantent et me tourmentent. Mais je sais que viendra le jour sans plus de questions, le jour enfin du grand, du profond, de l’abyssal silence. Alors, dans l’apaisement dont la recherche façonne l’angoisse de mes journées, je marcherai sur le chemin du non-retour).



