Phrag/mes

« Nous courons dans l’incendie du monde » – René Nelli


La quatrième corde

Carnet de janvier 2025

Recommencer

« Enfin, au bout de cinq mois de ma vie où je n’ai rien pu écrire qui me contente, et qu’aucune puissance ne me restituera alors que toutes en auraient l’obligation, l’idée me vient de recommencer à m’adresser la parole ». Franz Kafka.

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Dylan express

Pour faire vite : un film avant tout musical qui fait la chasse aux bavardages & aux gloses péremptoires ; la performance ébourriffante de Timothée Chalamet qui entraîne dans sa chevauchée l’ensemble du casting ; la très juste place donnée à Pete Seeger – le grand oublié de la plupart des sagas dylaniennes – dans ces années explosives ; une histoire racontée avec infiniment d’humanité ; un refus catégorique & entêté d’expliquer ce qui relève de l’inexplicable, c’est revendiqué jusque dans le titre, A complete unknown ; la tentation, enfin, d’y aller voir cinq ou six fois pour en savourer les moindres détails ;

Cinéma Pathé Comédie, Montpellier

Mercredi 29 janvier 2025, 12 h 52

& pour prolonger, parce qu’il est dit que ce n’est jamais fini, l’excellentissime série de Michka Assayas dans son émission Very Good Trip sur Inter.

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Blüthner & Debussy

François Dumont est le premier pianiste à avoir enregistré trois suites de Claude Debussy – Suite Bergamasque, Estampes (inspirées de Turner) & Children’s Corner ainsi que deux autres pièces, la Berceuse héroïque & La plus que lente – sur un piano Blüthner ayant appartenu au compositeur pendant les quinze dernières années de sa vie. Il l’avait acquis en 1904. Le piano a été restauré par le facteur Maurice Rousteau mais les cordes sont d’origine. Ce sont celles qui, au début du XXe siècle, ont vibré sous ses doigts.

Les pianos Blüthner sont dotés d’une quatrième corde, une singularité dans l’univers du piano. « C’est une corde dans l’aigu qui n’est pas frappée, qui résonne simplement de manière sympathique », explique François Dumont. Debussy, pense-t-il, devait être sensible à cette sonorité originale.

L’album « Debussy : Clair de Lune » de François Dumont est sorti le 29 novembre 2024 chez LaMusica.

On appelle ce procédé de quatrième corde un système dit Aliquot, « c’est-à-dire que chaque note est composée de quatre cordes mais seulement trois sont frappées par le marteau, la quatrième se contente de résonner ce qui donne un son tout particulier », confirme le pianiste Jean-Louis Haguenauer pour qui « c’est le meilleur (piano) sur lequel j’ai pu jouer du Debussy ». Aucun enregistrement, hélas, ne témoigne de ce moment.

Heureusement, François Dumont s’est risqué. L’instrument, quant à lui, est conservé depuis 1989 dans les collections du musée Labenche de Brive.

(mercredi 22 janvier, Montpellier)

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Scène

Nous avions pris position sur un plateau désert, habité seulement par des blés en attente de naître. Je piétinais d’impatience. La rivière ondulait & le son de sa voix pénétrait nos os sombres. 

Chacun s’interdit de formuler la question, le portier s’ennuie dans l’ermitage qui lui tient lieu de chambre tandis que, dans le parc, un arbre pleure.

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« Jusqu’à la mousse… »

Vallée d’Eyne. 19 août 2024, 14 h 34.

« J’aimais tout de la montagne, jusqu’à la mousse jaune & verte qui croît sur le rocher ».

Elisée Reclus, Histoire d’une montagne.

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Vision de Sailor

(sur Sailor & Lula de David Lynch, disparu le 15 janvier 2025)

La scène finale – une scène culte comme on dit – se déroule dans un décor froid de zone industrielle & ferroviaire. Sailor vient de quitter Lula. Question de sagesse, tranche-t-il avant de reprendre, à pied, la direction de la gare. Vêtu de sa veste en croco, il arpente une rue déserte. Dans son dos, des hommes sortent de l’ombre & nous comprenons vite qu’ils ne sont pas animés des meilleures intentions à son égard. D’autres, face à lui, débouchent de rues adjacentes pour lui barrer la route. S’ensuit un échange aux accents pas vraiment vertueux. Puis un lynchage en règle qui laisse Sailor inconscient sur la chaussée.
Alors le gisant a une vision. La bonne fée lui apparaît – enfin – dans la transparence bleutée de sa boule de cristal. Elle lui rappelle que Lula l’aime. Ne lui intime pas vraiment l’ordre de la rejoindre mais c’est tout comme. L’histoire bascule. Sailor se relève. S’excuse auprès des types qui l’ont rossé. Il les remercie même pour avoir, d’une certaine manière, provoqué l’apparition. On le voit sauter sur les toits des voitures pour rejoindre Lula prisonnière d’un embouteillage. Tel un ange, il vole vers l’amour, porté par la voix d’Elvis :

Love me tender
Love me true
All my dreams fulfilled
For my darling I love you
And I always will

(Mardi 21 janvier, Montpellier)

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Bruit de botte

Le caractère nazi du salut d’Elon Musk lors de la cérémonie d’investiture de Donald Trump sous la coupole du Capitole de Washington ne fait aucun doute. Que faut-il de plus pour admettre que le fascisme est à nos portes, qu’il ne se cache plus, qu’il n’est même plus rampant, qu’il se dresse au contraire, porté par des milliardaires dont le pouvoir & la capacité de nuisance sont sans limite, bombant le torse & regardant le monde dans les yeux pour le mettre à leur botte ?

(Mardi 21 janvier, Montpellier)

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Déploration

Cimetière du Montparnasse. 3 janvier 2025, 15 h 37.

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Les phrases de Chopin

« Le pianiste ayant terminé le morceau de Liszt et ayant commencé un prélude de Chopin, Mme de Cambremer lança à Mme de Franquetot un sourire attendri de satisfaction compétente et d’allusion au passé. Elle avait appris dans sa jeunesse à caresser les phrases, au long col sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent à chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on avait pu espérer qu’attendrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément – d’un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier – vous frapper au cœur ».

Source : Marcel Proust, Combray, chapitre II.

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« Avec Marc Bloch… »

« … Alors, je le dis à nouveau. Lisez et relisez, aujourd’hui. Aujourd’hui où revient le bruit sourd des sombres antiennes, plutôt le Rassemblement national que le Front populaire. Aujourd’hui où tant de gens s’apprêtent à céder aux compromissions tandis que d’autres se réfugient avec légèreté dans l’illusion facile d’une « Résistance » qui ne leur coûtera rien. Aujourd’hui où avec Marc Bloch, on doit appeler du même mouvement au cœur et au courage – cela tombe bien, c’est le même mot. C’est aujourd’hui qu’il convient d’aller au bout de la métaphore, de la faire vivre pleinement, de cette vie émotionnelle et vibrante que confère la conscience aiguë de l’histoire. Si c’est un Front populaire, « le vrai – celui des foules, non des politiciens », s’il porte en lui cet « élan des masses vers l’espoir d’un monde plus juste », alors il saura contrarier cette insensibilité fatale qui, par le lent engourdissement que confère le sentiment de l’inéluctable, met cap au pire, et nous y mène, comme on dit, insensiblement…»

Source : Patrick Boucheron, extrait de « Dans le Front populaire – le vrai, celui des foules… ». Texte publié le 18 juin 2024 et toujours en ligne sur le site Entre-temps.

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Déploration (2)

Cimetière du Père-Lachaise. 27 octobre 2024, 15 h 57.

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(…)

Quelques mots chaque jour, quelques lignes, cela devrait suffire. Ou décevoir.

(mardi 7 janvier, Perpignan)