Phrag/mes

« Le poème est partout » – Yòrgos Sefèris


Journal de Carcassonne #1 | dans la nuit adulte

carnets daoût 2026

Marché. Boulevard Commandant-Roumens. samedi 1er août, 10 h 56.

samedi1eraoût | une histoire de salade verte

Ce matin au marché du samedi qui, ici, est une institution. Ai remonté la rue Alfred de Musset en longeant le lycée Paul-Sabatier où j’ai subi de piètres études. Descendu l’avenue Franklin-Roosevelt en longeant la voie ferrée reliant Carcassonne au reste du monde. Remonté le boulevard de Varsovie jusqu’à la rue de Verdun. Photographié en passant la façade du collège du Bastion pour la simple raison que je la trouve belle (je n’y ai pas été scolarisé).

Boulevard de Varsovie.
Collège du Bastion.

Depuis quelques années, le marché est installé sur les contre-allées du boulevard Commandant-Roumens. Je m’y suis rendu avec l’intention d’acheter — ça paraît, dit ainsi, tout « naturel » — une salade verte. Mais de salade point sur les étals. Les producteurs locaux dont les jardins occupent des arpents aux périphéries de la ville, n’ont pas une salade à vendre. La sécheresse, la pénurie d’eau, tous ces aléas d’un monde qui, à raison, nous boude, les ont contraint à renoncer. Je voulais acheter une salade, geste anodin s’il était possible d’en concevoir d’encore plus anodins, mais plus rien n’est anodin, plus rien n’est « naturel » quand autour de nous les terres flambent et que le réchauffement climatique impacte gravement les activités agricoles et maraîchères. Non, plus rien ne nous consent depuis que nous avons ostensiblement tourné le dos au vivant autre qu’humain, que nous avons de nos pieds distraits écrasé les fourmis sous nos pas arrogants. Viendra le jour où la Terre tirera l’échelle. Où elle ne donnera plus comme elle sait encore le faire, si généreuse, si altruiste pendant que, dans le même temps, nous n’avons de cesse de l’assujettir, la contraindre, la plier à nos désirs les plus impropres, créés de toute pièce par les batteries d’instruments de la société consumériste. Nous vivons d’artifices. Nous sombrerons d’avoir cédé à l’illusion et cette issue ne sera au final que justice.

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dimanche2août | un dimanche

Hypermarché Leclerc, route de Toulouse. 10 h 29.

Je ne connais pas de jour plus triste qu’un dimanche dans la ville. Le dimanche, il n’y a rien. Les rideaux des magasins sont baissés. Les rues peinent. Quelques rares passants errent, désappointés, ne se demandent pas ce qu’ils font là parce qu’ils ne croient pas eux-mêmes qu’ils sont là. Ce sont des fantômes. Les derniers vivants ont fui. Seul le clapotis de l’eau tombant du ciel dans le bassin de la fontaine inquiète le silence. Aux abords, les zones d’activités commerciales sont désactivées. L’asphalte sue. Les parkings saturés d’ordinaire sont déserts. Rendus à l’indifférence du lendemain, ils attendent dans la certitude hautaine que tout toujours recommence.

La vie transpire. Le temps maraude dans sa quête tourmentée d’un présent.

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lundi3août | Apocalypse (now)

La chaleur est telle qu’il est inutile d’envisager une sortie. Sur une plateforme de streaming, je tombe sur la version longue d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Lors de sa sortie en salle, c’était en septembre 1979, j’avais visionné ce film à cinq ou six reprises dans la même semaine. A l’époque il m’avait fasciné.

Martin Sheen alias capitaine Benjamin L. Willard. Capture d’écran.

Le générique, la chanson The End des Doors, les premières images, la chevauchée des Walkyries lors d’un raid sanglant d’hélicoptères, la remontée du fleuve, la transpiration sur les joues de Martin Sheen alias capitaine Willard, le monologue du colonel Kurtz incarné par Marlon Brando, visage dans la pénombre – « J’ai vu des horreurs… des horreurs que vous avez vues aussi. Mais vous n’avez pas le droit de me traiter de meurtrier. Vous avez le droit de me tuer. Vous avez le droit de faire ça… mais vous n’avez pas le droit de me juger »… – toutes ces séquences d’une vision hallucinée de la guerre ont marqué durablement ma mémoire.

Marlon Brando alias colonel Walter E. Kurtz. Capture d’écran.

En novembre de la même année, sortait dans les bacs l’album The Wall de Pink Floyd avec ce vers, « Mother do you think they’ll drop the bomb » qui ouvre la chanson Mother. A mon goût, un chef d’œuvre. Les paroles par la voix engagée de Roger Waters, les claviers délicats et subtils de Richard Wright, la guitare déchirante de David Gilmour, les frappes cinglantes de Nick Mason ont tout autant imprégné ma mémoire. Ce vers, lorsque je l’ai entendu chanté pour la première fois, m’a tout de suite renvoyé à l’une des ultimes images du film, une page tapuscrite lacérée par un « Drop the bomb » rageur à l’encre rouge.

Drop the bomb… Capture d’écran.

Monologue du Colonel Kurtz : « Je me souviens de l’époque où j’étais dans les Forces spéciales. Cela semble remonter à mille siècles. Nous étions allés dans un camp pour vacciner les enfants. Nous avons quitté le camp après avoir vacciné les enfants contre la polio, et un vieil homme a couru après nous en pleurant. Il ne voyait plus rien. Nous sommes retournés sur place : ils étaient passés par là et avaient tranché tous les bras vaccinés. Ils étaient là, en tas. Un tas de petits bras. Et je me souviens… je… je… j’ai pleuré. J’ai pleuré comme une grand-mère. J’avais envie de m’arracher les dents. Je ne savais pas ce que je voulais faire. Et je veux m’en souvenir. Je ne veux jamais oublier. Je ne veux jamais oublier. Et puis j’ai compris… comme si j’avais reçu une balle… une balle de diamant… une balle de diamant en plein front. Et je me suis dit : Mon Dieu… quel génie. Le génie. La volonté d’accomplir cela. Parfait, authentique, total, cristallin, pur. Et j’ai réalisé qu’ils étaient plus forts que nous. Parce qu’ils étaient capables de supporter cela ; ce n’étaient pas des monstres. C’étaient des hommes… des cadres entraînés. Ces hommes qui se battaient avec leur cœur, qui avaient une famille, des enfants, qui étaient remplis d’amour… mais qui avaient la force… la force… de faire cela. Si j’avais dix divisions de ces hommes-là, nos problèmes ici seraient réglés très vite. Il faut des hommes qui ont une morale… et qui sont en même temps capables d’utiliser leurs instincts primordiaux pour tuer sans sentiment… sans passion… sans jugement… sans jugement. Car c’est le jugement qui nous perd. »

C’est dans cette atmosphère de névrose traumatique que j’ai quitté les bancs de mon enfance pour m’enfoncer dans la nuit adulte.

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mardi4août | orage et espoir

L’orage d’hier soir a rafraîchi les sols et l’atmosphère. Odeur de terre humide encore ce matin. Comme un déjà vieux souvenir qui s’évapore.

Mûrier platane et rayon de soleil. Jardin du 31. 7 h 59.

Signé, ce matin, l’appel citoyen à une mobilisation nationale le samedi 26 septembre pour le climat, la paix et les solidarités. Des milliers de signatures affluent, signe d’une inquiétude qui gagne en même temps qu’une colère gronde. Les qualités des textes produits sur ces thématiques témoignent d’une réflexion approfondie de la part de citoyen.nes, scientifiques ou pas, spécialistes ou pas, toutes et tous rassemblés pour construire, dans l’exigence d’une pensée informée et éclairée, un horizon de rupture avec le capitalisme financiarisé et mondialisé. Ces engagements-là, loin de l’inertie ambiante, (re)donnent espoir.

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jeudi6août | elle s’appelait Hortense

L’Alzeau. Montagne Noire. 13 h 56.

La prise d’Alzeau, au cœur de la Montagne noire, donne naissance à la « rigole de la montagne », l’une des principales sources d’alimentation du canal du Midi dont la réserve d’eau est stockée dans le lac de Saint-Ferréol avant d’être dirigée vers le seuil de Naurouze.

C’est un endroit magnifique. Le chemin qui longe la rigole traverse une hêtraie. Il y fait toujours frais. Ce sont les arbres qui nous sauveront.

Hêtraie. 13 h 57.
Chemin et rigole. 14 h 09.

Je me suis souvent promené ici. Ai-je le droit d’écrire que je m’y sens chez moi quand le vivant n’appartient à personne et que l’époque exige que nous changions nos pratiques et nos manières de penser notre rapport au monde ? Pourtant, ici, vécurent de mes aïeux, dans la maisonnette qui jouxte la maison du gardien de la prise d’Alzeau.

Maisonnette. Prise d’Alzeau. 14 h 00.

Elle s’appelait Hortense Noubel. Elle était née en 1869 ou 1870. Ses parents étaient employés au canal du Midi. Elle avait reçu une instruction sommaire à l’école de Lacombe où elle se rendait à pied en empruntant des sentes forestières. Elle avait épousé un homme de son voisinage, Irénée Oustric, garde forestier aux Coudenasses. Irénée et Hortense étaient mes trisaïeuls, les arrière grands-parents de ma mère. Tous ces destins se sont noués dans les méandres de l’Alzeau.

C’est un beau prénom, Hortense. Il prend sa source étymologique dans le latin hortensius, « qui vient du jardin ». En Òc se ditz Ortènsia. Irénée est quant à lui un prénom masculin d’origine grecque, Εἰρηναῖος (Eirēnaîos) le « pacifique », du nom de la déesse de la paix, Eirènè. On en trouve un nombre conséquent au martyrologe.

Racines. 14 h 13.

Parfois, lorsque j’écris, leurs visages inconnus se glissent sous ma plume. C’est comme s’ils me tendaient une main amoureuse. Et je me dis que là sont mes racines.

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vendredi7août | volatilité

« Donner un sens aux choses qui m’entourent », écrit Philippe Castelneau dans son journal Le bruit des jours à la date du 2 août 2026. Ce qu’à mon tour modestement je tente en prenant ici et là quelques photographies, quelques notes dans mon carnet nomade, un mot, une esquisse de poème, tout ce qui est susceptible de concourir à la saisie de l’instant avant qu’il ne s’évanouisse.

Halles Prosper Montagné. 11 h 23.

J’ai plaisir à retrouver la vie dans les rues de la Bastide où j’ai grandi. Les Halles. Quelques vitrines surannées, un rideau tiré, une porte cochère. Beaucoup de ces détails passant inaperçus éveillent en moi moins des souvenirs que des sensations, ces impressions qui nous traversent, le plus souvent à notre insu, et tirent leur charme de leur volatilité.

Rideau. Rue du docteur Albert Tomey. 11 h 45.

« Il est bon que les lieux, comme les hommes, gardent mémoire de leurs berceaux ». (Joseph Delteil, Carcassonne forteresse du corps, extrait de La Belle Aude, éditions Collot, 1982).

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lundi10août | « quelque chose de plus fort que l’été »

« Le vin (…) est (…) l’âme de ce territoire, et son espèce de dieu. Il lie et centre l’esprit d’un peuple entre tous individualiste, et dont la vie sociale risque de retourner à la tribu. Il l’enjolive aussi et le pare de ses grâces. Il lui apporte la dorure de Bacchus ». (Joseph Delteil, op. cit.)

Friches à Fontcouverte. 9 h 39.

Ces dorures dans les paysages sont désormais des friches brûlées par le soleil là où, dans l’aujourd’hui de Delteil, s’étendait une mer de vignes. Lorsque je lisais ces lignes, au début des années quatre-vingt, le pays était en pleine renaissance. Il sortait de la longue et épuisante révolte des vignerons à laquelle le drame de Montredon avait porté un coup d’arrêt. « Gaita al costat de tu / l’òme sol dins sa vinha / Espèra un pauc de tu / Per estre un jorn desliure » chantait Mans de Breish (« Regarde à côté de toi / l’homme seul dans sa vigne / il attend de toi aussi / pour être un jour délivré », extrait de la chanson Lo Poeta, Ventadorn). Le Midi allait cesser d’être perçu comme producteur de « bibine ». Avec ses terroirs à l’encépagement renouvelé, ses méthodes de conduite et de vinification modernisées, son exigence toujours plus vive de qualité, il allait pouvoir jouer dans la cour des grands, proposer lui aussi ses crus distingués par des médailles dans les concours les plus réputés du monde. Il allait conquérir et susciter enfin le respect qui tant lui avait été refusé.

Sans dire qu’elles furent prospères – le travail de la vigne a toujours été ingrat et sévère – ces années furent au moins d’espoir. Il fut hélas de courte durée. Combien, ces vingt dernières années, ont mis la clé sous la porte ? Combien, épuisés, las, résignés, ont renoncé ? Nous vivons dans un monde où la prospérité de quelques-uns ne croît que sur la misère de tant d’autres. Telle est la loi. De campagnes d’arrachage en campagnes d’arrachage, le beau Midi de vignes, d’oliviers, de cyprès, de ciel et de mer abandonne à ses espaces désertiques l’espoir d’être un jour vraiment libre, c’est-à-dire en capacité de concourir par le travail de ses femmes et de ses hommes au bien commun de l’humanité. Cette vocation, historique, lui est ôtée. Peut-être, pour le dire avec la philosophe Simone Weil, cette terre a été trop bien tuée pour qu’elle renaisse (1).

Statue d’Armand Barbès. Boulevard Barbès. 20 décembre 2023 à 16 h 50.

J’étais trop jeune pour participer aux luttes des années soixante-dix mais mon cœur adolescent battait fort chaque fois qu’un cortège défilait à Carcassonne sous la statue de Barbès. Je n’ignore pas que persévèrent dans nos territoires des femmes et des hommes qui croient en leur futur et continuent contre vents et marées de le construire avec intelligence et force conviction. Je les admire. Comment serait-il possible de vivre autrement ? Mais j’ai peur que l’incontrôlable rapacité de la finance mondialisée ne commette dans un proche avenir des ravages pires que ceux que nous subissons aujourd’hui.

Ce sont ces nostalgies qui me traversent lorsque je prends la route des Corbières pour rejoindre mon ami poète et éditeur Alain Freixe dans sa maison familiale de Canet-en-Roussillon où nous parlerons de poésie autour du livre Affûts qu’il vient de réaliser dans sa collection Les Cahiers du Museur. Gratitude à Alain pour m’avoir invité à être de cette aventure autour des photographies de notre ami commun Jaume Saïs.

Exemplaire de tête de Affûts, aux Cahiers du Museur. Poèmes d’Alain Freixe et de moi-même autour des photographies de Jaume Saïs.

Dans le jardin où la chaleur commence à devenir écrasante, à l’heure apéritive, devant un vin blanc du Roussillon sublimant la riche palette aromatique du vermentino, nous parlons de Claude Simon et de son dernier livre, Le Tramway, parce que ce même tramway, traité comme un véritable personnage dans le roman, la mère d’Alain, dans sa jeunesse, l’empruntait pour effectuer le trajet entre Perpignan et Canet. Alors, nous relisons ensemble la dernière phrase du texte, quand les larmes nous montent aux yeux parce qu’elle est, cette phrase, parmi les plus belles jamais écrites par Claude Simon, où tout est dit de l’âme profonde de notre bout de monde :

« Comme si quelque chose de plus fort que l’été n’en finissait pas d’agoniser dans l’étouffante immobilité de l’air où semblait toujours flotter ce voile en suspension qu’aucun souffle d’air ne chassait, s’affalant lentement, recouvrant d’un uniforme linceul les lauriers touffus, les gazons brûlés par le soleil, les iris fanés et le bassin d’eau croupie sous une impalpable couche de cendres, l’impalpable et protecteur brouillard de la mémoire ».

Jardin. Rue des Marsouins. Canet-en-Roussillon. 12 h 57.
Pin et laurier touffu. Rue des marsouins, Canet-en-Roussillon. 15 h 38.
Pin parasol centenaire. Rue des Marsouins, Canet-en-Roussillon. 15 h 39.

(1) La citation exacte de Simone Weil dit : « Personne ne peut avoir l’espoir de ressusciter ce pays d’Oc. On l’a, par malheur, trop bien tué », en référence à l’éradication de ses valeurs et des femmes et hommes qui les portaient tant dans leur esprit que dans leur cœur, lors des années noires de la croisade contre les Albigeois. Elle est extraite de l’article En quoi consiste l’inspiration occitanienne paru en 1943 dans le numéro spécial de la revue Les Cahiers du Sud intitulé Le Génie d’Oc et l’homme méditerranéen. (Reprint éditions Rivages, Marseille, 1981).

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mercredi12août | éclipse

Le fil du temps, s’il venait à se rompre, qu’en serait-il non point de nous, pauvres erres insignifiants dans l’espace, mais du principe même de la vie primordiale ?

Soleil caché. Derrière la moustiquaire de la chambre du 31. 20 h 27.

Parfois je m’enjoins : « Eclipse-toi ! ». Mais dieu merci je ne suis pas le soleil et je dois composer chaque jour avec le bruit du monde.



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