Phrag/mes

« Le poème est partout » – Yòrgos Sefèris


Autobiographie, journal #08 | boutures, alcôves & nymphéas

carnet de mars 2026 (2)

Solitaire – Parc Montcalm – Dimanche 1er mars, 14 h 43.

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vendredi13mars | un compagnon vénérable

L’oranger des Osages. Jardin des Plantes de Montpellier. 13 h 48.

Retour à Montpellier. Cet après-midi-là, dans l’impatience des éclosions printanières, première visite de l’année au Jardin des Plantes. Quelques pas dans les allées. Rencontre avec Maclura Pomifera. L’Oranger des Osages est un arbre femelle dédié au géologue américain John William Maclure. Ce scientifique a beaucoup voyagé en Europe, aux Etats-Unis, dans les Caraïbes. Il a organisé des expéditions, dressé des cartes de géologie bref, c’était un observateur obstiné du vivant. L’arbre qui porte son nom proliférait au XVIIe siècle dans l’actuel état du Missouri, ancien territoire de la tribu amérindienne des Osages. Il fut introduit en France en 1812. On pensait alors que son feuillage, proche de celui du mûrier, pourrait servir de nourriture aux vers à soie. Mais cet usage fut rapidement abandonné et l’arbre ne fut conservé qu’à titre d’ornement. Le sujet du Jardin des Plantes de Montpellier a été planté en 1822 à partir d’une bouture provenant de Baltimore. Il est âgé de 204 ans. Sa forme est tout ce qu’il y a de plus normal : avec l’âge, l’arbre a tendance à se coucher. Mais avec une espérance de vie d’environ 250 ans, notre Maclura a encore quelques beaux printemps devant lui.
Maintenant que j’en sais un peu plus sur ce compagnon vénérable, je ne manquerai pas de venir le saluer lors de mes prochaines visites. Ce serait bien le diable si nous ne trouvions rien à nous dire.

Dans les plis de son écorce, on mesure le temps. Oranger des Osages (détail). 13 h 49.

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voix secrètes

Les journées se révélaient à mes sens plus languissantes quand, au crépuscule, les lunes caressaient le rivage où s’empourpraient les reflets de ma mélancolie. J’avais appris l’alphabet de mes ancêtres et la campagne environnante, leurs champs, leurs vignes, leurs hêtraies tenaient en mon cœur la place que l’on cède aux alcôves dans les vestibules dédiés à l’espérance de l’éternité. Ce sont-là les voix secrètes qui nous gouvernent et nous mènent où bon semble à Dieu de conduire nos destinées.

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mardi17mars | un avant-goût de bonheur et de paix

(…) alors je levais les yeux, je n’étais plus que ciel, bien qu’assis sur un banc ombragé, près d’un petit escalier de pierre, dans un jardin public en cœur de ville

et

je me sentais soudain conduit par une main invisible aux bords de la Vivonne, lisant Proust parmi les nymphéas et les chants des grenouilles, dans « l’avant-goût du bonheur et de la paix ».

Au jardin des Plantes de Montpellier – vendredi 13 mars 2026 vers 14 h.

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jeudi19mars (1) | marcher en langue

Pousser la langue jusque dans ses replis. Dans ses ombres. Lui accorder le bénéfice de la mémoire autant que l’intelligence du présent.

Dans le désordre des mots tels qu’ils viennent, pas de point final au terme aléatoire du poème mais toujours l’étincelle, le coup de foudre,

car tout toujours comme la mer recommence.

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Aujourd’hui, je m’essaie — pour la première fois ? je n’ai pas souvenir que cela se soit déjà produit dans le passé — à l’écriture en marche ou, dit autrement, empruntant à la fois à Jacques Roubaud (adepte de ce type de composition) et Pierre Guyotat : marcher en langue. Les mots aux semelles des chaussures, tels qu’ils adviennent, au rythme des pas.

poser un mot
sourire au ciel
oser

A l’attention qui doit nécessairement leur être apportée, il faut ajouter un travail exigeant de mémorisation qui force à répéter les vers, les ressasser, malaxer la langue et la tenir d’une main ferme jusqu’au terme où aura lieu la transcription. C’est une histoire de corps à feuille

(de papier).

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jeudi19mars (2) | Portfolio chez Depardon

Pour sa réouverture après travaux, le Pavillon populaire de Montpellier, espace exclusivement dédié à la photographie, accueille jusqu’au 12 avril 2026 une exposition consacrée à Raymond Depardon. Extrême hôtel réunit quelque 150 photographies représentatives de son travail depuis les années soixante. Le parcours incite à la pause : « prendre le temps d’observer ce qui nous entoure », le temps de la stase plus qu’un secret de photographe, une invitation à reconsidérer les termes de notre rapport au monde.

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Une sensation de vertige

Plongé depuis mercredi 11 mars dans une nouvelle lecture intégrale d’ À la recherche du temps perdu. Je dis lecture et non relecture car c’est ainsi, une lecture toujours recommencée, comme s’il s’agissait toujours de la première, tant la lecture de la Recherche me réserve à chaque fois, et c’est pourquoi j’y reviens toujours, surprises, découvertes, nouveautés. Ce sont là mes bonheurs avec Marcel Proust.

Par exemple : j’avais totalement perdu de vue ce personnage de vieille dame qui, par tous les temps, loue chaque jour sa chaise aux jardins des Champs-Elysées pour y lire le Journal des débats. Nous sommes dans Noms de pays : le nom. C’est aux jardins des Champs-Elysées que le narrateur a pour habitude de rencontrer Gilberte. Ils s’y retrouvent pour jouer aux barres en compagnie d’autres adolescents de leur âge. Ce jour-là, il fait beau mais le lieu est désert, le sol recouvert d’un fin manteau de neige. « Seule, près de la pelouse, était assise une dame d’un certain âge qui venait par tous les temps, toujours harnachée d’une toilette identique, magnifique et sombre… » On apprendra quelques pages plus loin qu’elle se nomme Mme Blatin, qu’elle est la veuve d’un huissier qui se donne de grands airs et que la mère du narrateur traite sans égard « d’espèce de folle ».

Décidé, pour la première fois, de conserver par écrit les traces que dépose en moi la Recherche sous la forme d’un journal de lecture dont la trame serait tissée à partir d’impressions, anecdotes, détails — ces asperges que la fille de cuisine plume, ce jambon que Françoise s’obstine à nommer de Nev’York — interrogations et pensées qui me traversent pendant ce temps d’exploration autant que de découverte, toujours. Pour ce faire, je m’impose une séance d’au moins une heure par jour, c’est mon rythme, suivie par une prise de notes destinées à nourrir ce projet de journal. Je voudrais pouvoir un jour vérifier avec précision les variations entre ce qui avait retenu mon attention hier et ce à quoi je m’attache lors de la nouvelle nouvelle lecture.

Au rythme où je lis et sachant qu’il m’arrive de rajouter une heure à l’heure prescrite, mais pas au même moment de la journée, j’ai calculé qu’il me faudra environ trois mois pour parvenir au terme de l’ouvrage. La Recherche n’est pas en soi une montagne mais une succession d’ascensions destinées à produire une sensation de vertige. C’est, réunies, l’ivresse et la sensualité de la littérature.

Nota – Cette sorte d’avant-texte pourrait être la préfiguration du projet de journal de lecture dont il est ici question. Avec une idée de titre possible : Bonheur(s) de Proust.

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dimanche22mars | L’instax #1

L’instax est un nouveau format que je tente aujourd’hui sans trop savoir où il me mènera. Les photos sont des instantanés réalisés — de préférence en un laps de temps très court, pour ainsi dire dans un même élan visuel — avec l’appareil Instax mini12 de la marque Fujifilm.

L’Instax mini12 de la marque Fujifilm

Je l’ai choisi pour sa prise en main agréable, son petit format (il se glisse dans la poche de votre veste) et sa simplicité d’utilisation dans le souci du geste photographique en ce qu’il a de plus élémentaire, de plus innocent et de plus spontané. Premier essai ci-dessous dans l’environnement de l’agroparc du Mas Nouguier, aux portes de Montpellier.

— c’est bien ainsi, me dis-je, ne se fixer d’autre but que l’éphémère à l’état brut, cadrage contraint, aucune retouche, marge de manœuvre quasi nulle, possibilité d’intervention sur le contenu réduite à son expression la plus sommaire. Aller au devant de ce présent-là et voir ce qu’il advient, ce que ces attentions rétiniennes révèlent du périssable, à quoi on ne s’attendrait pas.

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mardi24mars | Portfolio à Carcassonne

« Ville, ma vila,
Le soleil te va bien !
En clair et chaud
Te maquille
Coma a vint ans
T’ai vista ieu !
(…)
Vila, ma vila
Te va pla lo solelh »

Claude Marti (extrait de la chanson Ville, ma vila enregistrée sur l’album L’an 01 – Ventadorn, 1975)

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samedi28mars | le mot est inépuisable

Les mots tiennent dans la main. Ils sont comme des oisillons tombés du nid, à la fois fragilité et promesse. Ils peuvent aussi bien mourir que vivre. Ils recèlent dans leur cœur comme on le dirait d’un atome un monde qui leur est propre, leur monde oui mais ouvert au monde, à la conversation, à la rencontre, et dans leur marche ils sont capables de tout dire comme de se taire, conserver leur mystère. Ils sont à la fois énigme et révélation.

Cet après-midi, atelier et lectures de poésie grecque contemporaine à la Maison de la Poésie Jean Joubert. Nous nous confrontons à des textes de Yannis Ritsos et Yorgos Stergiopoulos en présence de leurs traducteurs, respectivement Benoît Sudreau et Anne Barbusse. L’exercice révèle la ressource inépuisable du mot. Pourquoi élire untel plutôt que tel autre ? Jusqu’à quel degré la nuance est-elle acceptable au regard de la langue originelle ? Et si celui-ci, et pourquoi pas celui-là, et si, et si… ce sont des discussions passionnantes, riches parce que sans fin. Le mot est inépuisable.

Laurent Billia, Anne Barbusse et Benoît Sudreau lors de la lecture de poésie grecque contemporaine à la Maison de la Poésie Jean Joubert, dans le cadre du Printemps des Poètes.

Je ne suis et ne serai jamais traducteur mais je ressors de cet atelier avec le sentiment que traduire exige tout à la fois humilité et conviction. Etre humble au regard d’une infinité de possibles et convaincu de son choix, lui-même en tension avec le doute inextinguible. Traduire, c’est écrire. Puisqu’écrire c’est, avant toute autre considération, douter des mots que l’on choisit.

Anne Barbusse, Benoît Sudreau et Laurent Billia publient leurs propres poèmes comme leurs traductions aux éditions Bruno Guattari.