Phrag/mes

« Que faites-vous ? Rien. J’écris » (d’après Marguerite Duras)


Autobiographie, journal #07 | reflets, souvenirs & soleil tournant

carnet parisien de mars 2026 (1)

Parc de Belleville, soleil couchant – Mercredi 4 mars 2026, 17 h 57.

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silence des bergers

Traversée difficile, grande fatigue, début de bronchite, je prends toutes dispositions pharmaceutiques, ce n’est pas le moment me dis-je, ce n’est jamais le moment, pas de temps pour la maladie, il faut avancer jusqu’à la levée de tout renversement, cela devrait prendre une dizaine de jours tout au plus, en attendant

que faire ?

comme si mon quotidien était désormais suspendu à une date supposée libératrice mais de quoi exactement ? Ne parviens pas à formuler la chose avec précision, résolu donc à la laisser à l’état de chose, reflet indéfini, forme informe, point d’interrogation, comme un arbre déraciné, une entrave et rien autour qu’un immense tapis de feuilles que le vent silencieux des phrases qu’on efface aurait déposé là à l’insu des bergers.

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mercredi4mars | des effacés irretrouvables

Dans le TGV qui me conduit ce matin à Paris, travaillé sur la rue Vilin : écoute du premier volet de la série documentaire Les lieux de Georges Perec pour France Culture, consacré à l’enfance de l’écrivain rue Vilin puis visionnage du film En remontant la rue Vilin de Robert Bober. Notes pour le projet d’écriture.

Sur les lieux de Georges Perec. Paris, 20e arrondissement. 16 h 05.
Une réécriture inlassable du perdu. Paris, rue Vilin. 16 h 06.

Ici, je pourrais aussi bien ne rien « faire ». Juste vivre. Le plus simplement du monde. Sortir. Faire quelques courses dans des commerces de bouche choisis. Déambuler au soleil d’hiver dans les allées du square. Prendre un verre chez Troquette. Rentrer. Écouter les quatuors à cordes de Myaskovsky par le Tanayev Quartet. Réentendre le premier épisode de la série documentaire sur Les lieux de Georges Perec pour France Culture. C’est l’épisode consacré à cette énigme abyssale, les souvenirs impossibles d’une enfance perdue. En l’occurrence l’enfance de Perec dans les six premières années de sa vie rue Vilin, à Belleville, vingtième arrondissement de Paris.
Ce sont des souvenirs volés par la folie des hommes. Des effacés irretrouvables. La détresse dans laquelle me plonge cette idée même étant la seule justification à ma tentative — désespérée ? — d’écriture et de réécriture inlassable du perdu.

Demain, je me rendrai Porte des Lilas, aux Archives de la ville de Paris où se tient en ce moment une exposition consacrée à l’enfance de Georges Perec entre la rue Vilin à Belleville et la rue de l’Assomption dans le seizième arrondissement où l’ont recueilli en 1945, à son retour de Villard-de-Lans, son oncle et sa tante Bienenfeld.

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Portfolio de la rue des Envierges

Depuis quand n’ai-je plus écrit le mot douceur ? L’ai-je jamais écrit ?

Douceur du ciel d’un bleu limpide et transparent,
douceur d’un soleil tournant,
plus que le soleil bleu,
plus que la ville heureuse que le regard embrasse
— dans la buée de la mémoire le vif argent des mots perdus
les traces qu’on efface
et que l’onde exagère

(photos prises le mercredi 4 mars entre 17 h 14 et 17 h 42, rue des Envierges à Belleville).

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jeudi5mars | une symphonie urbaine

Vue d’une terrasse dominant la place de la Concorde. 13 h 52.

Ce jour-là, je m’étais rendu au musée du Jeu de Paume pour visiter l’exposition du photographe Martin Parr. Comme j’étais arrivé très en avance au regard de l’horaire de ma réservation, j’en ai profité pour déambuler dans le Jardin des Tuileries. Me dirigeant vers un balcon dominant la place de la Concorde, une question m’a saisi : allais-je répéter le même geste et photographier une fois encore l’obélisque ? quand c’est une tout autre image qui m’a saisi. Je me suis retrouvé face à un enchevêtrement de formes qui, fixées en un même instantané, révélaient un paysage que le monument égyptien, de par sa prestance et sa célébrité, eût occulté à son seul profit. La présence de la non moins imposante et célèbre Tour Eiffel au second plan de la photographie, loin de nuire à l’ensemble, me semble participer pleinement de ce concert de ferrailles, de dorures, de béton et de macadam. Une symphonie urbaine.

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Portfolio au Jardin des Tuileries

J’ai réalisé cette série lors de la déambulation dans le Jardin des Tuileries évoquée ci-dessus. Je venais de visiter l’exposition Martin Parr au musée du Jeu de Paume et ce génial photographe avait indéniablement changé quelque chose dans ma façon de regarder le monde. J’ai retenu ces quatre images pour leur rythme ternaire.

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vendredi6mars | métamorphose

Centre Pompidou. 14 h 27.

Pas venu exprès mais en passant, seulement dans l’idée de fixer le moment, prendre date, pour mémoire.

Centre Pompidou. 14 h 28.
Centre Pompidou. 14 h 30.

« Quoi qu’elle donne à voir et quelle que soit sa manière, une photo est toujours invisible : ce n’est pas elle qu’on voit ». Roland Barthes, La chambre claire (Œuvres complètes, tome V, éditions du Seuil).

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samedi7mars | offrandes

Passé la matinée au parc de Belleville — ce sera la dernière fois pendant ce séjour parisien — sur les traces disparues de la rue Vilin. Dès mon retour, je devrai mettre de l’ordre dans mes notes de carnet, photographies et tentatives (maladroites) de vidéos. Il m’aura manqué de m’enregistrer, lisant, en plein air, des pages de Georges Perec. Je pense aux évocations de la rue Vilin et du quartier de Belleville dans l’infra-ordinaire.

« Jeudi 21 novembre 1974, vers 13 h. Les HLM en bas de la rue des Couronnes sont terminées. Le bas de la rue Vilin semble encore un peu vivant… »

Georges Perec – l’infra-ordinaire

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« Dieu ne regarde pas comme les hommes. Les hommes regardent l’apparence mais le Seigneur regarde le cœur ». 1 Samuel 16-7.

A Belleville, l’inépuisable humanité des quartiers populaires. Le cœur voit.

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Inscriptions (portfolio)

1 – Centre Georges Pompidou (rue Beaubourg) – 6 mars 2026. 14 h 31.
2 – Belleville (rue Piat) – 7 mars 2026. 11 h 26.
3 – Ménilmontant (rue Spinoza) – 7 mars 2026. 13 h 12.

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dimanche8mars | Portfolio au Père-Lachaise

Temps radieux ce dimanche. Au Père-Lachaise, les promeneurs sont en bras de chemise. Il règne une atmosphère printanière dans les allées bordées d’arbustes dont les bourgeons arborent comme ils le feraient d’une médaille l’impatience de leur éclosion prochaine. Ce qui m’émeut dans ce cimetière n’est pas tant le chapelet des célébrités qui y reposent que les monuments funéraires en ruines, aux inscriptions effacées, témoignages anonymes du temps à qui rien ne résiste et qui demeurent, silencieux et stoïques, comme les gages ultimes de nos mélancolies.

Au Père-Lachaise, photos prises entre 15 h 11 et 16 h 28.