carnet de février 2026

dimanche au parc

J’aime l’entre-deux, ce moment d’une durée indéterminée qui sépare l’esquisse — les mots tels — de la première ébauche, sûrement pas quelque chose d’abouti, pas encore, mais un trait de plume, un sillon, une dette envers ce qui n’a aucune chance d’advenir à cette heure mais œuvre en même temps dans le sens d’une perspective.
Comme lors d’une promenade au parc, se laisser porter, c’est dimanche, par le souffle léger d’un air mélancolique — l’écriture est brise, respiration — pas une ombre d’intrigue dans les parages, tout au plus un personnage flou dans le lointain (il est vêtu d’une popeline froissée et coiffé d’un chapeau de paille pêché dans un ruisseau), nous ne sommes pas encore parvenus au cœur du drame, nous n’avons pas encore stationné le véhicule près de l’église qu’il faut déjà quitter la place, laisser aux verbes le soin d’envenimer les relations grammaticales au sein d’une phrase dont la syntaxe ressemble à un naufrage (sur le champ de bataille, je ne me reconnais plus, se lamente-t-elle, habituée à quelque égard) tandis que la statue dans sa posture académique s’effrite comme un haut-de-forme surmonté d’un lorgnon auquel une main anonyme aurait ôté tout appétit de vivre.

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lundi2février | un demain (en attendant Paris)
Hier, j’ai préparé mon séjour du mois de mars à Paris. Je n’avais rien prémédité. Je n’y pensais même pas la veille. C’est l’exposition de la photographe Denise Bellon au Musée d’art et d’histoire du judaïsme qui a tout déclenché. Denise Bellon a vécu à Montpellier aux côtés de son second mari, le résistant d’origine roumaine Armand Labin qui, sous le nom d’emprunt de Jacques Bellon (le premier époux de Denise), fut en août 1944 le co-fondateur et premier « patron » du journal Midi Libre nouvellement créé sur les cendres de l’Eclair, journal royaliste proche de l’Action Française dont la parution avait cessé le 20 août 1944. L’exposition se termine le 8 mars. Il fallait faire vite. Programmer un voyage à Paris ne m’était plus arrivé depuis le printemps 2025. L’année dernière, je n’ai pas mené à son terme le projet de me rendre à Paris au moins une fois par trimestre. J’ai échoué dans une période d’angoisse et de désarroi. J’en nourris des regrets. Du coup, je retrouve le plaisir de la réservation. Billets de train, logement, expositions, ça n’a l’air de rien mais ça construit un demain.

Je me vois déjà sortir de la gare de Lyon, remonter l’avenue Ledru-Rollin en direction de la place Léon Blum, prendre à droite la rue de la Roquette jusqu’au square du même nom où débouche la rue Servan qu’il faudra emprunter jusqu’à la rue du Chemin-Vert. Le square de la Roquette, le café-brasserie Chez Troquette, l’église Saint-Ambroise, le boulevard de Ménilmontant, Belleville, la rue Vilin, le Père-Lachaise… voilà « mon Paris », celui que j’arpente lors de mes séjours et que je reconstruis le reste du temps dans mon imaginaire. Je n’ai pas de préférence entre le Paris arpenté et le Paris imaginé. J’ai besoin des deux. Arpenter-imaginer, c’est comme lire-écrire. C’est un couple inséparable. Si l’un fait défaut l’autre s’effondre.
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mardi3février | une apparition

Je n’ai rien écrit ce soir lors de l’Atelier du Tiers Livre qui nous réunit chaque mardi. La proposition de François Bon pour continuer d’explorer collectivement les possibles de l’écriture dans la préparation d’un projet — appelons-le roman ou fiction — était pourtant excitante par le flou même qui l’entourait. Où voulait en venir l’animateur ? Dans quels retranchements souhaitait-il nous pousser ? Je gage qu’il avait son idée, ancrée dans le registre des explorations qui font tout l’intérêt de ses ateliers mais dont il prit soin de limer les contours afin de maintenir nos imaginaires dans cet espace incertain et fragile qui est l’Ouvert de la littérature. Je dois dire que les participantes et participants à la séance de ce mardi soir ont magnifiquement répondu à son appel, au point que la partie lecture collective qui suit toujours – comme un rituel – le temps d’écriture fut pour moi un authentique enchantement.
J’en étais là, au terme de l’énoncé, lorsque des ombres apparurent et se mirent à tourner autour de moi. L’une d’elles, en apparence plus lumineuse, revêtue d’une tunique blanche, posa ses mains sur mon crâne dégarni, ce qui eut pour effet, outre le saignement de nez que provoqua son geste, de me sentir pénétré d’une chaleur étrangère à mon humeur tourmentée. Mon corps s’en trouva tout à la fois déchiré et apaisé. Je fus contraint à l’abandon. Sans regret car, depuis, je ne cesse d’épier le retour de cette apparition et croire, à défaut de comprendre, en sa bienveillance.
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jeudi5février | Saint Jean écrivant

« More volans aquile verbo petit » (Tel un aigle en vol, il cherche par la Parole). Cet après-midi, longue contemplation de cette enluminure représentant Saint Jean l’évangéliste écrivant et méditant.
Source : Evangiles de l’Arsenal, manuscrit 592, folio 158r, conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal à Paris.
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dimanche8février | regard et silence

J’ai réalisé la suite photographique ci-dessous entre 10 h 25 et 11 h 22, le long du front de mer de Banyuls-sur-Mer où nous sommes venus ce dimanche comme on ouvre une parenthèse. Peu de monde à cette heure. Quelques passants. Couples avec enfants se dirigeant vers l’espace ludique. Non loin, « La Ramendaïre » du sculpteur Manolo Valiente. La statue représente une « remailleuse » raccommodant les mailles d’un filet de pêche. Ce travail était autrefois réservé aux femmes. J’essaie de lire dans son regard. Je n’y vois que silence comme si la vie dont elle est un emblème abîmé s’était éteinte à tout jamais. En terrasse, les buveurs de café froissent les nouvelles du jour dans leurs mains agacées. Sur un banc public, deux hommes scrutent l’horizon. De quoi parlent-ils ? Je suis trop éloigné d’eux pour entendre. Je ne m’approche pas. Je préfère m’avancer sur la grève et prêter l’oreille au roulis des vagues dans les cailloux. A ce jeu perpétuel, c’est toujours la mer qui l’emporte. Fin de la parenthèse.
Portfolio à Banyuls-sur-Mer
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lundi16février | partage, solitude
Je lis ce matin le billet #664 du Journal Echoué d’Anh Mat. Il y est question de web-écriture. Il parle de sa solitude devant la page vierge. « J’écrivais (…) seul, dans les carnets (…) Je n’imaginais pas qu’il existait des écritures à côté, autrement, qui partageaient cette solitude. Le web ne supprimait pas la solitude. Il la rendait partageable ». Anh Mat insiste ensuite sur la nécessité du lien entre celles et ceux qui écrivent sur le web ou, pour le dire autrement, qui inscrivent leur expérience d’écriture dans l’univers (complexe) du web. Relier nos solitudes, tel serait l’impératif. Soit « ne pas seulement publier nos textes et attendre qu’ils rencontrent quelqu’un. Mais accompagner ceux des autres. Les citer. Les relayer, les inscrire dans nos propres espaces. Par nécessité… » parce que « lire et faire lire fait partie du même geste qu’écrire ».
Ce billet #664 d’Anh Mat s’inscrit dans le cadre d’un débat initié par François Bon sur l’usage des réseaux sociaux et le partage de nos expériences de web-écriture.
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dimanche22février | Crépuscule (1)
La pluie ruisselle en gouttelettes sur les nuques des femmes revêtues d’astrakan. La terrasse brusquement s’est vidée. A l’intérieur, on a disposé des lumignons sur les tables recouvertes de nappes roses. Dehors, des verres à moitié vides et d’autres, renversés, traînent encore sur les guéridons. Une cohorte entasse au carrefour les cadavres des fusillés. Les murs résonnent d’un crépitement sec jetant l’effroi dans les parages. Gisent au sol, sur une asphalte humide, les pages d’un journal que l’on a piétinées dans la panique.
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lundi23février | Crépuscule (2)

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mardi24février | « des bleus rayés de rouge… »
L’une de mes grandes joies, lorsque je séjourne ici, au 31, est de puiser dans ma collection de vinyles. J’y trouve de vraies perles, rares parce qu’oubliées. C’est le cas des Trois Petites Liturgies de la Présence Divine d’Olivier Messiaen, gravées en 1983 pour le label Forlane par l’ensemble instrumental de Grenoble et l’ensemble A Cœur Joie de Grenoble avec la participation d’Yvonne Loriod (piano) et Jeanne Loriod (ondes Martenot).
Olivier Messiaen a supervisé l’enregistrement. Il a également rédigé la note de pochette du disque dans laquelle il précise : « La musique des Trois Petites Liturgies est avant tout une musique de couleurs. Les « modes » que j’y utilise sont des couleurs harmoniques. Leur juxtaposition et leur superposition donnent : des bleus, des rouges, des bleus rayés de rouge, des mauves et des gris tachés d’orangé, des bleus cloutés de vert et cerclés d’or, la pourpre, l’hyacinthe, le violet, et la rutilance des pierres précieuses : rubis, saphir, émeraude, améthyste – tout cela en draperies, en vagues, en tournoiement, en spirales, en mouvements entremêlés ».

Les Trois Petites Liturgies enregistrées en 1983 pour le label Forlane
L’œuvre a été créée le 21 avril 1945 aux Concerts de la Pléiade, salle de l’Ancien Conservatoire à Paris, sous la direction de Roger Désormière, en présence de nombreux musiciens et artistes parmi lesquels Arthur Honegger, Georges Auric, Francis Poulenc, Henri Sauguet, André Jolivet, Daniel-Lesur, Pierre Boulez, Pierre Henry… Deux poètes étaient dans la salle : Paul Eluard et Pierre Reverdy. Un peintre : Georges Braque.
Ecrire, composer comme peindre. Messiaen, éternellement coloriste.
Portfolio à Carcassonne
Photographies prises entre 10 h et 17 h lors de deux traversées de la ville par une belle journée d’hiver ensoleillée.
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jeudi26février | Le ballet des corneilles
Fasciné, depuis l’enfance, par la manière dont les oiseaux d’un coup d’aile apprivoisent les ruines. Le ballet des corneilles autour du clocher de l’église. Leurs plumes caressant les nuages — et les pierres rougeoient dans l’incendie des larmes.

(d’après la photo rituelle, prise lors de chaque visite aux cimetières de Puichéric où reposent mes chers disparus).















