Phrag/mes

« Nous courons dans l’incendie du monde » – René Nelli


Autobiographie, journal #5 | rêves, ombres & matin triste

carnet de janvier 2026 (2)

Paysage en Minervois – 28 octobre 2017 – 15 h 21.

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D’un ancien carnet | Comme nous, superflus

Patrick Modiano : « Depuis mon enfance, j’avais surpris tant de propos étranges derrière des portes entrebâillées, des murs trop minces de chambres d’hôtel, dans des cafés, des salles d’attente, des trains de nuit… » (extrait de Souvenirs Dormants, Gallimard, 2017).

Une plainte mêlée à la colère des océans.

Un coin de table. Un cahier ouvert sur une page blanche. Le silence quand la nuit tombe. Et voici que, disparaissant, la lumière efface les nuages. Comme nous, superflus.

Derrière le paravent, j’entends des voix.

Je n’ai jamais su écrire au café. Parfois — mais rarement — sur un banc public, enveloppé dans la rumeur de la ville. Des bribes de conversation, des klaxons, des pneus qui crissent, des cris d’enfants sur le toboggan, un passant distrait. Il y a du bruit autour et les palmiers déclinent.

(extrait du journal – 31 décembre 2017)

Je m’interrogeais ces jours-ci devant les liasses de feuillets étalées dans le grenier de la maison familiale de Carcassonne où elles sont rangées désormais. Je m’interrogeais sur la manière de raviver ces notes endormies, fiches de lecture, esquisses de poèmes, bribes cueillies dans les passes du vent, fragments de journaux, ces journaux que j’ai tenus par tous les temps en me répétant avec obstination que je n’écrivais pas de journal. J’étais — je suis toujours — dans le doute. Fragile et sans réponse face à cette écriture du quotidien qui à la fois me fascine et me tourmente. Les Carnets de notes de Pierre Bergounioux (cinq volumes couvrant les années 1980-2020 aux éditions Verdier) restent pour moi un horizon indépassable. Je ne serai jamais capable d’une telle attention minutieuse aux gestes du quotidien. Et pourtant je m’efforce d’écrire. D’être, chaque jour, à la table de peine. J’écris, sans préjuger de la destinée de ce que j’écris. Au fond, sans importance. Ce qui compte, c’est l’instant où j’écris, ce qui se passe dans le moment de l’écriture, comment les bruits de la maison, les grincements de portes, les cliquetis, les murmures, les chants d’oiseaux partagent mon espace, comment ils me traversent, ce qu’ils déposent en moi et que je cherche à saisir dans les mots. Il m’arrive de penser parfois, au milieu d’une phrase en suspens, que ce n’est pas moi qui choisis les mots que j’écris. Il advient que des mots se présentent, s’imposent comme des évidences. En signe d’offrande, ils déploient dans la paume de ma main ouverte leurs ailes transparentes. Ce sont des libellules. Je les recueille et les dépose sur la feuille comme un bouquet sur une nappe blanche. Je les contemple jusqu’à me convaincre qu’ils sont à leur place, que je n’ai pas trahi leur volonté, que je me suis plié à leur désir d’être dans l’heureuse compagnie du poème dont ils sont tout à la fois la chair, le cœur et l’âme.

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dimanche25janvier | « toujours un matin »

« Il sortit sur le seuil. C’était un matin de brumes légères. La route qui menait chez lui, humide de nuit, était bleue. Il y aura toujours un matin, se dit-il. Il souriait ».

Il est 10 h 22. Un appel téléphonique de Laurent m’annonce la disparition que, depuis quelques jours, nous redoutions. Marie nous a quittés ce matin. Immense tristesse. J’ouvre L’ordinaire de Dieu (Albin Michel, 2005) et lis. J’aime ces pages si simples, si profondes, qui m’accompagnent dans mon silence et mon chemin vers Dieu. Segur, nos tornarèm trapar un jorn sus un camin novèl…

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Mardi27janvier | Ecrire les rêves

La séance en direct des Ateliers du Tiers Livre est consacrée ce soir à un travail sur les rêves à partir du livre d’Henri Michaux, Façons d’endormi, Façons d’éveillé (Gallimard, 1969). C’est la première fois que je m’essaie à l’écriture des rêves. Je ne sais pourquoi je me suis toujours tenu à distance de cette pratique. Par crainte, peut-être, de ne pas être capable de les transcrire dans leur réalité sans jamais vraiment m’interroger sur le bien-fondé de cette crainte, ni me demander si là vraiment était l’objet de l’exercice. Jamais lu non plus, sinon vaguement effleuré, L’Interprétation des rêves de Freud qui recèle sans doute des réponses à mes questions. Désarmé, donc, face à l’écriture des rêves. Mais le principe même de l’atelier en direct est de ne pas se dérober à la consigne. Il faut y aller sans frein, faire et voir, sans préjuger du résultat à venir. L’atelier est une expérience vivante d’écriture dans l’instant même où elle se déploie. C’est ce qui en fait à la fois le charme et l’intérêt. J’ai compris ce soir qu’il était vain — en ce qui me concerne — de vouloir transcrire un rêve dans son exactitude et sa totalité pour la raison que je n’en retiens que des détails toujours perçus à tort comme insignifiants. Du rêve, ne demeure à mon éveil que le goût qu’il me laisse en bouche, la couleur dont mon œil s’est agrandi. L’écriture du rêve ne peut donc, chez moi, que prendre la forme du fragment. C’est la consigne même donnée ce soir par François Bon qui m’a permis de le comprendre. J’ignore encore si je poursuivrai dans cette pratique. Mais j’ai très envie d’essayer, ne serait-ce que pour engranger de la matière sans anticiper sur l’utilisation que je pourrais en faire à d’autres fins (ou pas).

Trois fragments de rêves issus de l’atelier.

1 – Je descends un escalier en forme de vis sans fin. Je dévale. Je traverse des nappes de brouillard qui se font de plus en plus épaisses. Je sens la présence d’eau. Je ne la vois ni ne la touche. Je la sens seulement. Je descends et des lianes de lierre enlacent les motifs forgés de la rampe. Plus je descends et plus ces lianes s’enroulent autour de mes jambes puis de mes bras. Elles m’entravent. Toute lumière a disparu. Il fait noir. Y a-t-il jamais eu de couleur dans mes rêves ?

2 – Un cortège de silhouettes anonymes défile dans la nef d’une église désaffectée.

3 – Je cours sur un chemin. Le vent soulève des nuages de poussière. Un pin parasol perd ses aiguilles. J’ai la sensation d’être poursuivi. Je prends peur. J’accélère. Ma vision est voilée. Je transpire. Je sens un souffle sur ma nuque. Est-ce que la chose qui me poursuit se rapproche ? Je cours plus vite mais je n’avance plus. Je ne sais pas où je suis. Ce chemin je crois pourtant le reconnaître. C’est celui que j’emprunte pour me rendre au jardin. Il est en ligne droite. Traverse des terres labourées. Mais il n’a pas de fin. Il se dissout dans le paysage. Une gomme l’efface du tableau que le peintre abandonne à son état d’esquisse.

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Mercredi28janvier | Les ombres

(Fragment de rêve) — Cette nuit les ombres sont de retour. Elles s’approchent. M’encerclent. Combien sont-elles ? Je l’ignore. Pas eu — pas pris ? — le temps de les compter. Elles s’éloignent en procession. Elles sont décapitées. L’une d’elles me frôle. Sa tête entre ses mains.

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Matin – Rond-Point du Grand M à Montpellier – 8 h 38.

Je vis tout près d’ici désormais. On devine à l’arrière plan l’un des immeubles de la résidence. Je suis où je dois être. Je ne saurai mieux dire.

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vendredi30janvier | confession

Je savais depuis hier et mon renoncement forcé que cette journée de vendredi serait difficile. Pour une mauvaise raison de santé, j’ai dû renoncer à me rendre ce matin aux obsèques de Marie. Ma place était à Camarès, aux côtés de Laurent et des siens. Ma place était dans le partage de cette cérémonie. J’ai manqué à ma parole, mais pas une seconde je n’ai cessé de penser à l’office qui se déroulait en l’église de Camarès et dont un coup du sort me privait. En milieu de journée, j’ai écouté la messe diffusée en direct de Lourdes par la chaîne KTO. Par quel hasard l’homélie m’a-t-elle amené à m’interroger sur mon cheminement vers Dieu ? A la question posée par le prédicateur : « Qui m’a annoncé la Parole ? », j’avais une réponse évidente : Ives et Marie. Oui, ce sont eux, chacun avec sa voix, sa sensibilité, son parcours de vie spirituelle et son intimité avec le Très-Haut en ce qui le lie à l’Ordinaire, ce sont eux qui m’ont ouvert le chemin. Ils ne l’ont pas fait dans le but de me convertir. Ils l’ont fait à bas bruit, au cours de bribes d’échanges, de conversations, dans leurs livres, surtout dans leurs livres, comme qui sème des graines en terre dans l’espérance de la levée. Ils l’ont fait avec leur cœur. Et ce faisant, ils ont agi dans le plus pur esprit de charité. Il m’a fallu beaucoup de temps pour réaliser la nature aimante de leur don extraordinaire que j’ai reçu comme le signe de l’amour dont ils entouraient à mon égard chacun de leur geste, chacune de leur parole. « La vie chrétienne, disait tout-à-l’heure le prédicateur de Lourdes, est toujours une réponse tardive et maladroite au don de Dieu ». Tardive parce que la Grâce nous précède. Maladroite parce que la manière de se tenir devant la Parole et de la recevoir n’est jamais acquise ni assurée. Ma réponse, je la sais tardive à l’évidence et maladroite sans aucun doute. Mais je l’espère sincère. Dieu est toujours dans l’en-avant de chacun de nous. Dieu est devenir. « C’est Lui qui te choisit », m’avait un jour glissé Ives à qui je venais de faire part de mon angoisse à ne savoir comment mettre mes pas dans les Siens. Ses mots sont restés gravés en moi. Ils m’ont appris l’humilité devant l’immensité de la tâche.

(Ce vendredi matin, Marie Rouanet rejoignait son époux Ives Roqueta dans le carré de terre qui leur est réservé au cimetière de Camarès où ils reposent main dans la main. La paix soit avec eux).