
jeudi1erjanvier | premier jour


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samedi3janvier | pleine lune
On annonce une « superlune » dans le ciel de l’Hémisphère nord. Il s’agit, me dit-on, d’un événement assez rare qui se produit tous les 413 jours, quand la pleine lune coïncide avec le périgée de la Lune, ce moment où, dans sa course elliptique, notre satellite passe au plus près de la Terre. En astronomie, on parle poétiquement de pleine lune périgéenne.
Lors d’un tel phénomène, la Lune paraît plus grande et plus brillante qu’à l’ordinaire. Mais dans la réalité, la différence de taille entre une pleine lune normale et une « superlune » est à l’œil nu quasiment imperceptible. Dommage ? J’en conclus que c’est la brillance qui fait le spectacle et peut-être aussi notre imaginaire.
La Lune est notre plus vieille compagne. Sa formation étant commune avec celle de la Terre, elle est le seul astre que tous les humains, depuis les origines, ont observé. Elle est notre lien jusque dans les profondeurs du temps. Quand je la regarde, ce soir, je pense aux premiers hommes, à Néandertal, à Cro-Magnon, qui l’ont regardée avant moi. Je sens leur main amie sur mon épaule. Qu’est-ce qui les fascinait dans cette contemplation ? Qu’est-ce qui me fascine à mon tour aujourd’hui ? Eprouvons-nous la même sensation en sa présence ? Malgré les mondes qui nous séparent, sommes-nous si différents quand nous levons les yeux au ciel ?
Source : Le Monde du samedi 2 janvier 2026.

Il arrivait que, par distraction, ou alors parce que le temps s’était retiré, nous demeurions dans le jardin, cela pouvait durer des heures, à écouter la musique du vent. Je croyais ne plus l’entendre, cette mélodie, mais elle revient, lancinante, comme une réminiscence, une obsession, et ce sont toujours des moments inattendus, et je la perçois, floue certes, elle est là cependant, à portée de ma main, dans le premier mouvement – Allegro moderato. Très doux – du quatuor de Ravel. Certains soirs, nous empruntions le chemin de la nuit. Les étoiles dansaient. C’était la valse dans le ciel. Une chevauchée sous les ors de la Lune.
(juin 2020 – janvier 2023)
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mardi6janvier | Au Peyrou avec Paul Valéry


Chaque fois qu’arpentant la ville, mes pas me conduisent au Peyrou, je ne peux m’empêcher de penser à Paul Valéry qui, dans une lettre au Petit Méridional du 16 janvier 1926, saluait son « ordonnance savante, son style très noble et cet empire tranquille de l’horizon qu’il donne aux regards ».
(Cité par Thierry Lavabre-Bertrand, professeur émérite à la Faculté de médecine et ancien directeur du Jardin des Plantes de Montpellier, dans une communication sur Paul Valéry et Montpellier prononcée lors du colloque inter-académique « Les auteurs d’Occitanie en leurs terres », organisé par l’Académie des Jeux Floraux à Toulouse, le 18 mai 2019).


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jeudi8janvier | écrire un poème
Je m’apprête à écrire un poème. Voici quelques jours, j’ai rangé des tas de feuilles et de cahiers dans des cartons. Je les ai montés au grenier où dorment les années. Ecrire un poème, je m’y emploie quotidiennement. J’avance à tâtons et toujours dans l’incertitude. J’ignore si j’y parviendrai. J’essaie tout de même. A tort ou à raison, je m’acharne. Je dois surmonter le découragement qui me submerge. Dans ces moments qui sont toujours de solitude, je suis le nageur malmené par les flots et qui guette la branche à laquelle il tentera de s’accrocher pour éviter la noyade. Je crois parfois tenir la chose dans mes mains. Je le serre si fort que je ne sens plus mes doigts. Son écorce est rugueuse. Elle blesse. Si le vers casse, je serai emporté.
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lundi12janvier | « Je travaille comme un chien »
(saison musicale #7)

John Falstaff est un vantard balourd, imbu de sa personne, d’une assurance insolente, macho, « relou » auprès des femmes, roublard… bref, il coche toutes les cases pour finir émasculé à coups de lime à ongles par les féministes les plus radicales. Il ne paraît pas pour autant détestable pour la raison qu’il est une caricature. Falstaff est un bouffon embourbé dans une farce désopilante dont il est à la fois le moteur et la victime. Tout le monde se rit de lui.
Giuseppe Verdi approche les quatre-vingts ans lorsque lui est proposé ce qui sera son ultime opéra, un éclat de rire tonitruant venu coiffer sur le poteau une lignée de chefs d’œuvres tous dévolus au tragique de la destinée. Rien d’étonnant à ce que cet opéra agace les verdiens les plus orthodoxes. Mais ce serait peut-être oublier un peu vite que le rire sauve de nos peurs les moins avouables. Car rire, c’est se moquer certes de tout, mais plus sûrement de soi-même. Démolir son propre mythe, comme semble s’y employer Verdi avec son Falstaff. Shakespeare l’avait déjà si bien compris, dont Les joyeuses commères de Windsor ont inspiré le livret d’Arrigo Boito, déjà auteur du livret d’Otello.
Quand il s’attelle à la composition de Falstaff sur l’insistance de Boito, il y a déjà longtemps que Verdi n’a plus rien à prouver. Il peut à loisir bousculer les codes du genre et ne s’en prive pas. Ici, la structure traditionnelle de l’opéra vole en éclats. La partition ne distingue plus entre arias et récitatifs jadis numérotés. Elle est toute de fluidité. C’est un long fleuve agité qui s’écoule. Les notes ne courent plus, elles galopent et vous entraînent dans le tourbillon dérisoire de la vie folle. On retrouve dans Falstaff la vaste palette du compositeur, sa musique brillantissime, sa face sombre aussi, ses silences, sa profondeur méditative. Verdi est capable de faire tour à tour pépier ses commères, tonitruer son héros, roucouler ses tourtereaux… Mais une chose m’émeut ici particulièrement : voir Verdi, à la fin de sa vie, revisiter des formes musicales que l’air de son temps avait reléguées sinon oubliées. En prêtant l’oreille, vous entendrez deux fugues. L’une imitée lorsque les commères Alice et Meg, dans un duo drôlissime, comparent les lettres que Falstaff leur a adressées. L’autre, la fameuse fugue finale « Tutto nel mondo è burla », véritable prouesse technique pour les chanteuses et chanteurs, moment unique dans toute l’histoire de l’opéra. Il y a aussi un émouvant écho à l’art du madrigal lors de la séquence « C’é a Windsor una dama » (acte II) où un ornement subtil souligne le mot madrigale chanté par Ford, en hommage aux grands madrigalistes italiens des siècles passés dont Monteverdi demeure à jamais la figure emblématique.

Avec Falstaff, Verdi jette ses derniers feux dans la fournaise d’un siècle sur le déclin. Composé entre 1890 et 1893, l’opéra est créé à la Scala de Milan le 9 février 1893. C’est un triomphe. Pour autant, et contrairement à ce que la musique peut laisser paraître, rien ne fut facile. Verdi dut batailler ferme avec lui-même (ou contre lui-même ?) pour venir à bout de ce chef d’œuvre ultime. « J’écris et je travaille comme un chien mais je ne finis jamais ». C’était le prix à payer pour offrir au monde une musique flamboyante de joie et de réconciliation.
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Source : Livret-programme du Falstaff coproduit par les opéras de Montpellier et Nuremberg, avec des articles de Benjamin François, Frédéric Crespo, Catherine Duault et Sabine Teulon Lardic comprenant également le livret intégral de l’opéra en italien et français.
Suggestions discographiques : personnellement, un faible pour la version de Claudio Abbado à la tête des Berliner Philharmoniker avec Bryn Terfel dans le rôle titre. Mais comment ignorer le maestro Carlo Maria Giulini au pupitre du Los Angeles Philharmonic entouré des solistes Renato Bruson, Katia Ricciarelli et Barbara Hendricks ? Les deux enregistrements chez Deutsche Grammophon.
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En coproduction avec le Staatstheater Nürnberg en Bavière, Falstaff a été donné à quatre reprises les 7, 9, 11 et 13 janvier 2026 à l’Opéra Comédie de Montpellier sous la direction musicale de Michael Schonwandt. Tous les détails sur la distribution et la genèse du projet sur le site de L’Opéra Orchestre de Montpellier Occitanie.
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Dimanche 18 janvier | « Une réaction physique »
« J’avais pris un bateau pour l’Europe la semaine précédente, et plus le bateau s’éloignait des côtes américaines, plus mon humeur se détériorait, atteignant, je pense, l’état de dépression le plus noir qu’elle eût jamais connu. Je crois que ce fut en partie une réaction physique, l’effet inévitable du relâchement d’un organisme humain qui avait été poussé dans ses derniers retranchements durant cinq ans. Ma vie me semblait être comme un gros ressort qu’on aurait étiré pendant des années et qui se détendait maintenant petit à petit. J’étais envahi par le sentiment de désolation le plus extraordinaire que j’eusse jamais connu chaque fois que je pensais à mon livre ».
Thomas Wolfe, L’histoire d’un roman, traduction de Matthieu Gouet, Editions Sillage, 2016.



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Toutes ces morts qui nous gouvernent.
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Maintenant que la porte se referme, que la pluie efface consciencieusement les traces ultimes de ton passage, que le vent languit dans les branchages, que le sable du bord de mer recouvre la part de toi mêlée d’ombre, de lumière, de deuil et d’expectative,
recommencer
relire
reprendre
rouvrir
raviver
(…)
réécrire
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« Je pense commencer Mon cœur mis à nu n’importe où, n’importe comment, et le continuer au jour le jour, suivant l’inspiration du jour et de la circonstance, pourvu que l’inspiration soit vive »
Charles Baudelaire, Mon coeur mis à nu, Bibliothèque de la Pléiade.
