Une lecture de Louise Niedecker
1 – Lorine Niedecker (1903-1970), poète américaine originaire de Fort Atkinson dans le Wisconsin où elle a passé l’essentiel de son existence. A mené une vie d’isolement au pays des crues. Fort Atkinson est une ville proche de la région des grands lacs. Elle est construite sur les rives de la Rock River, entre Madison et Milwaukee. Dans son proche environnement, le lac Koshkonong. Le grand lac le plus proche est le Lake Michigan.
2 – Lorine Niedecker a toujours été discrète sur ses activités poétiques. Elle ne souhaitait pas que, dans son entourage, on sache qu’elle écrivait de la poésie. Elle n’a pas moins tissé un réseau de relations à travers correspondances et publications en revues. Aux côtés de Louis Zukofsky, elle est l’une des voix majeures du groupe des objectivistes, même si d’autres sources telles que l’imagisme et le surréalisme alimentent sa poésie.
3 – La concision restera toujours un caractère essentiel de son style même lorsque, vers la fin de sa vie, elle composera des poèmes plus amples mais d’une écriture toujours resserrée. « Vous et Jonathan Williams avez brisé les chaînes de la phrase et de la mélodie large. Pour moi, la phrase est à l’affût – toutes ces propositions et conjonctions – comme une crue de printemps précoce. Heureusement que mon sentiment de suivi a toujours été condense, condense », écrit-elle à Cid Corman. Ses poèmes sont constitués d’images prélevées dans son environnement quotidien. Seulement les images. Jamais de commentaire.

Ce volume publié en 2022 aux éditions José Corti rassemble des textes permettant d’approcher la poésie de Lorine Niedecker dans son processus d’élaboration. Avec une postface de Jean Daive.
Corti a également publié Louange du lieu et autres textes en 2012.
4 – Voici un exemple de poème concis où s’exprime l’autre caractère de son écriture : la recherche de sonorités (une constante chez les objectivistes en général et chez Louis Zukofsky en particulier). Il s’intitule Traces of living things.
We are what the seas
have made us
longingly immense
the very veery
on the fence
Nous sommes ce que les mers
ont fait de nous
immenses et nostalgiques (…)
Le vers « the very veery » présente une difficulté de traduction. Dans l’analyse qu’elle en propose, Marie-Christine Lemardeley précise que veery désigne une grive d’Amérique du Nord, très exactement la grive fauve, considérée comme l’un des plus baux chanteurs d’Amérique du Nord et dont le nom évoque la voix. Que peut donc bien signifier son association avec l’adverbe very ? Ici, ce n’est pas le sens qui importe mais le son. « Ainsi l’écho verbal « the very veery » transforme la valeur documentaire ou anecdotique en une concrétisation du mot qui ne se dissout plus dans la langue courante mais nous force à en interrompre le flux. Le changement d’échelle entre l’immense et la grive déclenche un arrêt non pas sur image mais un arrêt sur le mot ou le son », note Marie-Christine Lemardeley. En écrivant « the very veery », Lorine Niedecker « joue sur une similitude de sons », ce qu’en langage savant on nomme une paronomase, et provoque « un dépaysement ». Même si l’on voit bien une grive sur la clôture (the veery on the fence) – laquelle pourrait représenter la figure du poète ? -, very vient ici manifestement troubler le jeu. L’image elle-même, anecdotique, se trouve dépassée, comme tirée du réel pour s’épanouir dans sa dimension poétique. La « très grive sur la clôture », en français, ne marche pas. Very veery : peut-être vaut-il mieux s’en tenir là. Le traducteur IA de Google propose « très proches / sur la corde raide », ce qui donnerait :
Nous sommes ce que les mers
ont fait de nous
immenses et nostalgiques
très proches
sur la corde raide
Poétiquement, ça se tient. Mais est-ce pour autant satisfaisant ? Je regrette que cette proposition de traduction ait laissé la grive-poète sur le bord du chemin (grive qu’aucune des IA sollicitées n’est parvenue à détecter, ce qui en passant permet de s’assurer des limites de l’artificiel). J’aime quand un poème m’échappe, j’aime qu’il file entre mes doigts tel une poignée de sable ou que tel un oiseau prenant son envol, il m’abandonne à la sensation de son corps encore chaud dans le creux de ma main.
-o-
Source : Marie-Christine Lemardeley, Seule comme Lorine Niedecker : une poétique de la réserve, in La fabrique du genre, ouvrage collectif sous la direction de Claude Le Fustec et Sophie Marret, Presses universitaires de Rennes, 2009.
Note rédigée à la suite d’une rencontre-lecture à la Maison de la Poésie Jean-Joubert de Montpellier, animée par François Szabo, poète polyglotte, et Vincent Dussol traducteur, maître de conférences honoraire en littérature américaine à l’Université Paul Valéry.
