Phrag/mes

« Le poème est partout » – Yòrgos Sefèris


pourquoi

Inscription. Rue Barbacane à Carcassonne. 12 novembre 2022, 14 h 45. (Photo iPhone).

Voilà comment les choses ont peut-être commencé. Ou pas. Je ne suis sûr de rien. Je ne sais si c’est pour m’inventer une vie, me mentir, mais je crois avoir écrit pour la première fois dans ma chambre d’adolescent de la maison familiale, à la campagne, sur une vieille table de cuisine à deux battants récupérée quand nous sommes passés au formica. Cette table ovale, on aurait dit une porte, je ne savais pas ce qui m’attendait derrière mais le fait est que je ne m’en suis jamais séparé, elle est toujours en ma possession, j’écris toujours dessus, je ne me vois pas écrire ailleurs, l’odeur du bois, sa douceur, sa rugosité par endroits, ce sont déjà des sensations d’écriture, elle me lie à ce moment où j’ai pris la décision de m’asseoir devant elle, où j’ai glissé mes jambes entre ses pieds, où je me suis comme enlacé à son corps bancal, sans avoir encore la moindre idée de ce que j’allais y faire, sans même imaginer que j’étais en train de m’y cramponner pour toujours. Devant moi, un cahier d’écolier. Sur la couverture d’un vert pâlissant, l’Héraklès de Bourdelle. Un Bic. J’oserai parfois la plume Sergent-Major sous le halo d’une bougie pour « faire comme » les romantiques. C’est à peu près tout ce dont je me souviens.
Mais il y a autre chose. Ce jour-là, un jour sans heure, ni ciel, ni saison, je n’étais pas seul. Il régnait pourtant dans la pièce le grand silence qui l’a toujours habitée mais j’en suis sûr, je n’étais pas seul. Sur la table, était posée l’édition des Fleurs du Mal publiée au Livre de Poche en 1972 que j’ai toujours à portée de main et à laquelle l’odeur poussiéreuse du papier jauni m’attache indéfectiblement. Je ne sais pas comment j’ai entendu parler de Baudelaire pour la première fois. Il n’y avait pour ainsi dire pas de livres dans la bibliothèque familiale. Je lisais des babioles. Je ne sais si c’est pour m’inventer une vie ou me mentir, mais je vis avec l’intime conviction que j’ai commencé à écrire dans l’ombre de Baudelaire auquel il est plus que certain que je ne compris rien en si jeune âge.
Mais. Il y a peut-être autre chose encore. Quelque chose de caché, d’impalpable, comme un rideau de tulle sur la vie en soi. C’est l’oubli. L’oubli moins du moment précis où j’ai écrit mon premier poème ce qui, au fond, est sans importance. Mais l’oubli du pourquoi. Pourquoi, un jour, me suis-je mis à écrire ? Je n’en ai jamais rien su. J’ai oublié ce qui m’a poussé à accomplir ce geste. Et c’est peut-être parce que je n’ai jamais été capable de répondre à cette question que je continue à écrire, pour l’enfouir chaque jour plus profond dans le sable des mots.

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Ecrit dans le cadre de l’atelier hebdomadaire du Tiers-Livre proposé et animé par François Bon. Texte d’appui : Le jour où j’ai commencé à écrire, de Jean-Philippe Toussaint, extrait de L’urgence et la patience (Minuit, 2014). Toutes les ressources ateliers du Tiers Livre à consulter ici.