Phrag/mes

« Le poème est partout » – Yòrgos Sefèris


Passages secrets

Paysage. 28 octobre 2017, 15 h 56.

Je crois savoir d’où vient que j’aime les dimanches. Le calme. L’extinction. La parenthèse. Le silence. Suspendus le tumulte, l’agitation, la rage. Le dimanche, tout concourt à la paix de l’âme. La lumière, la brise, l’étonnement des platanes, le claquement sec des tirs des boules de pétanque sur le sable d’un terrain vague, les psaumes, la joie des enfants pataugeant près de la fontaine, le jeu d’échecs, le goûter, la remembrance.

Ecouter le jour. Le soleil dans les plis d’un tilleul.

Ecouter le poème.

A l’ombre d’un vieil arbre, près du puits, dans le jardin de derrière, nous demeurions parfois des heures à écouter la musique du vent léger dans les feuillages. La phrase, interprétée au violoncelle, qui ouvre l’Elégie de Gabriel Fauré me rappelle aujourd’hui ce moment de l’enfance. C’était – celle que susurrait le vent – une longue phrase, comme la plainte d’un mourant ou le murmure de l’ange à l’oreille de l’enfant blessé. Ne laissant rien deviner de ses larmes, il pleure et cache son visage entre ses mains.

Il tremble. Non de froid. On a chauffé son lit avant qu’il ne s’y glisse, en prélevant quelques braises ardentes dans l’âtre. Cet enfant tremble, non de froid mais de peur. Il cache son visage. Il lui semble qu’ainsi, il peut échapper à la peur qui le guette et souvent l’envahit. Il fait noir dans la pièce où il recherche le sommeil mais, dans le noir, il ne peut s’endormir. On lui a acheté une liseuse et il conserve ce lumignon allumé, à portée de main. Au plafond, dansent des ombres qu’il refuse de regarder en face.

A ses yeux vient de disparaître, happée par la cage sombre du grand escalier, la silhouette voûtée de l’homme qui a posé un baiser sur son front avant de s’éloigner en silence. Cette scène se reproduit à l’identique, chaque soir, à la même heure. C’est un rituel.

Chambre. 28 octobre 2017, 19 h 14.

Le dimanche, c’était après le déjeuner, dans la cuisine inondée de lumière. Nous avions vue sur le figuier, la margelle et le clocher. C’était notre horizon, dans ce quartier qui tenait entre deux rues parallèles encadrant un pâté de maisons aéré de quelques jardins, tous au cordeau comme des enfants sages. Le bonheur des convives, je ne sais. Le mien, j’en suis sûr. Il y avait celles et ceux qui entraient par le côté de la gare, les autres par le côté des jardins. Et nous nous retrouvions, rassemblés autour du verre de Muscareine, un vin sucré vaguement mousseux qui s’efforçait d’accompagner les oreillettes, spécialité jadis de mon arrière grand-père, ancien artilleur éclopé de la Grande Guerre et dont nous conservions pieusement l’usage.

Il y avait là (portrait de famille) :
ma grand-mère paternelle, vive et pieuse, diserte et qui goûtait volontiers au Muscareine avant de filer à vêpres par le côté des jardins (ou de l’église, puisque c’est dans le prolongement de la rue des jardins que l’on atteignait au culte) ;
sa belle-mère, mon arrière grand-mère donc, si frêle, si douce et pour tout dire, si fragile, elle était tout à la fois de grâce, de quiétude et de silence ;
ma grand-mère maternelle, ordonnatrice de la réception, mais – curieusement – je conserve d’elle le souvenir d’une absence comme si, étant là par habitude ou par devoir, sa pensée l’arrachait – malgré elle – à notre compagnie pour la conduire dans ces contrées intimes où se terre le perdu ;
mon arrière-grand-mère maternelle, femme de tête, autoritaire et bienveillante, parfois colérique, pour moi aimante comme jamais je n’imagine avoir été aimé, trônant dans son fauteuil de reine-mère en osier désossé ;
une cousine de ma grand-mère, fileuse, agitée, ne tenant pas en place, tout à la fois inquiète et rieuse, visiblement rassurée d’être là ;
son mari, allant et venant, jamais assis, sortant, entrant, buvant un verre, enfin plutôt trempant ses lèvres tant le geste était vif, assuré, définitif, une étincelle ;
l’autre cousine germaine de ma grand-mère, d’une inimaginable tendresse, joues creuses, repliée sur sa chaise, on aurait dit un missel refermé, comme qui voudrait s’effacer de la scène, sourde, ce qui selon la conversation pouvait être considéré comme un privilège, le regard d’un bleu profond qui se posait sur moi comme un gant de velours, une asphodèle ;
son mari, un brin bougon, ne prenant jamais part ou si peu à la conversation sinon par quelque onomatopée tombée de nulle part et dont le seul souci consistait à confirmer une présence aimable et débonnaire.

Escalier. 29 octobre 2017, 8 h 57.

J’ai aimé tous ces gens et la seule manière – consolation ? – de les garder serrés contre mon corps, est l’écriture. Ecrire le temps. Leur temps. Leur mémoire. Le peu que je sais de leur vie. Tout ce qu’ils m’ont légué pour qu’à mon tour je puisse vivre. Respirer l’air de l’amour. Du ciel. De la montagne. De l’horizon. Du sable. De la mer. Des pierres. Des correspondances entre ce qui sourd en moi et ce que j’espère encore du monde. L’amour, oui. Le ciel sans nuage.

Et ces passages secrets dont nous ne savons rien.

-o-

NB – Des fragments de ce texte sont empruntés au récit Une Patience publié aux éditions de l’Amourier (2003).