carnet de juin 2025 (2)
Lundi16juin | Un journal à main
La manière dont j’ai conçu la vidéo tournée le samedi 7 juin dans la maison de ma jeunesse (voir ici, à la date du dimanche 8 juin) alors que rien, quelques instants avant de me saisir de mon iPhone pour capturer les images, ne laissait présager un tel acte, résume exactement ce que je voudrais pour ce journal.
Un journal hétéroclite – j’avais eu un temps l’idée de lui donner ce titre puis cette idée fut, je ne me souviens plus pour quelle raison, abandonnée – un journal, donc, constitué de fragments collés les uns aux autres comme on parle de collage en arts plastiques ou de montage au cinéma. Sans, cependant ici, aucune véritable préoccupation de sens. Serait-il dès lors plus juste de parler de sensations, d’atmosphères, d’images ? Ou simplement d’instants ?
Hétéroclite donc, mon journal, bricolé avec des mots, des photographies, des vidéos, tous objets soumis à l’exigence de la fabrication artisanale. Un journal à main.
Ceci encore. Mon rapport à la forme journal a quelque chose d’abyssal. Je n’ai en vérité jamais cessé de recommencer un journal en me convaincant que je n’écrivais pas un journal, en en refusant jusqu’au principe même. C’est une histoire épuisante. Mais qui continue. Miraculeusement.
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Mardi17juin (1) | De Montmartre à Voltaire
Au ravissant musée de Montmartre, aujourd’hui, pour l’exposition du peintre néo-impressionniste Maximilien Luce, adepte du divisionnisme et anarchiste notoire. Un maître de la couleur. Belle découverte. Déambulation dans les jardins. Il serait dommage de ne pas profiter de ce havre au cœur du tumulte touristique de la Butte. Retour à pied jusqu’à la place Léon Blum, la rue de la Roquette et la rue Servan. Quartier adoré du onzième arrondissement où j’ai mes habitudes chaque fois que je séjourne à Paris.





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Mardi17juin (2) | Alfred Brendel

L’intégrale des 32 sonates pour piano de Beethoven enregistrée par Alfred Brendel en 1978
pour le label Philips.
J’apprends à l’instant la mort d’Alfred Brendel. Je ne sais comment dire le grand vide qui brusquement se creuse en moi à l’annonce de sa disparition. Ce dont j’ai envie de parler ce soir, c’est de son toucher, de sa manière de caresser la mélodie, de rattraper au vol le contrepoint, de signifier par les sens, la couleur qu’à la manière rimbaldienne il donne aux notes, sa palette sonore autant que visuelle, l’étendue de son regard, l’horizon ultime auquel il aura consacré une vie de labeur entre recherche et amour du beau. Quand j’étais enfant, Wilhelm Kempff régnait tel un soleil au centre de ma galaxie beethovenienne. Ce maître, avec ses poses romantiques, m’a initié aux sensations premières. Puis à l’adolescence et au commencement de l’âge adulte, Alfred Brendel a fait irruption dans mon paysage, balayant d’un revers de poignet toutes mes certitudes. Il rayonnait à son tour. Non qu’il effaçât à mes yeux la figure tutélaire de Kempff, mais mon univers s’en trouva, je puis le dire ainsi, régénéré. J’écoutais, dans l’édition Philips de 1978, son intégrale des sonates de Beethoven et ce que j’entendis alors, dans les hauts-parleurs de mon tout premier phonographe stéréophonique, était non l’interprétation académique d’un pianiste tiré à quatre épingles mais la voix d’un poète. Outre qu’il fut un interprète majeur de Beethoven et de Schubert dont il renouvela la lecture en profondeur, Alfred Brendel accordait une attention particulière à la science auditive. Comment l’Autre – auditeur, lecteur – entend-il ce que je dis ? Comment moi-même , sur quel ton, dire afin que l’Autre – auditeur, lecteur – trouve sa place dans l’espace de la perception ? Ce sont là questions qui relèvent d’un sens illimité de l’humain. Alfred Brendel musicien, chercheur, poète. Un artiste à hauteur d’homme. Cette première nuit sans lui ne sera pas ordinaire.
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Mercredi18juin | Alfred Dreyfus
Visité aujourd’hui l’exposition sur l’affaire Dreyfus proposée par le Musée d’art et d’histoire du judaïsme. Des documents saisissants, parmi lesquels le bordereau accusateur ou encore le faux grossier fabriqué par le colonel Henry. Le bordereau est présenté entre, à gauche, l’écriture d’Estherazy et, à droite, celle de Dreyfus. Chaque visiteuse et visiteur peut juger par lui-même. Il n’est pas nécessaire d’être graphologue pour constater que l’écriture manuscrite de Dreyfus n’a rien à voir avec celle de l’auteur du bordereau. Exposition remarquable, comme toujours au MAJH et, par surcroît, une magistrale leçon d’histoire.

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Jeudi19juin | Aveugle

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Vendredi20juin | Retour rue Vilin
Vendredi 20 juin, soit un mois jour pour jour après ma première visite, je suis retourné rue Vilin, cette rue du vingtième arrondissement de Paris qui a été rayée de la carte dans les années précédant la création du parc de Belleville et dont il ne demeure qu’un tout petit segment, entre la rue des Couronnes et la rue Julien-Lacroix. J’aime bien, à ce propos, parler de fragment. Je m’y suis rendu tôt le matin en prévision de la forte chaleur annoncée par les météorologues. J’y suis retourné parce que je me suis aperçu que le 20 mai, je m’étais trompé d’itinéraire alors que je souhaitais retrouver, dans le parc lui-même, l’ancien tracé de la rue disparue. Il me fallait donc recommencer afin de ne pas compromettre mon projet d’écriture à partir du fragment qui reste de la rue Vilin et son tracé réinventé en regard des textes que lui consacre Georges Perec dans ses livres W ou le souvenir d’enfance, L’infra-ordinaire et Lieux.



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Vendredi20juin (2) | Vers le Marché de la poésie
Ce même jour, mais l’après-midi, j’avais rendez-vous avec quelques amis au Marché de la poésie qui se tient jusqu’à dimanche place Saint-Sulpice, dans le cinquième arrondissement. Curieusement cette année, je ne ferai pas de photos au Marché. Je ne m’explique pas pourquoi. Mais comme cela m’arrive souvent quand je suis à Paris, j’ai photographie les bords de Seine. Je retiens ces deux vues pour leur rythme ternaire.


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Samedi21juin | Un vieil ami
En retournant ce matin au Marché de la poésie, je fais une halte au Jardin des Plantes en pensant au roman de Claude Simon dont un extrait a servi d’appui ces jours-ci à l’atelier du Tiers Livre de François Bon auquel je participe. En rejoignant la rue Linné, je fais une halte – comme une sorte de pèlerinage – au pied du platane de Buffon. Planté en 1785, il est toujours là. Altier. Bienveillant. Il s’agit en l’occurrence d’un platane d’Orient qui, dit le panneau descriptif, suscitait déjà l’admiration dans l’Antiquité. Hybridé avec le platane d’Amérique arrivé en Europe au XVIIe siècle, il a donné naissance au platane commun qui, dans ma région d’Occitanie, borde nos routes et canaux. Je m’approche du tronc pour caresser l’écorce de ce vieil ami qui célèbre cette année ses deux cent-quarante ans.

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Dimanche29juin | L’image brûle
Pas écrit une ligne dans ce journal ces jours derniers mais travaillé dans d’autres espaces d’écriture. Le projet de la rue Vilin prend forme. Fragments de textes, photographies, vidéo, son : le matériau est posé sur la table. Il s’agit de mettre en mouvement. Trouver une cohérence entre les différents éléments et parvenir à une composition harmonieuse.
Parmi les poètes ces jours-ci à portée de main, Bernard Vargaftig. « L’image brûle / A travers le vent / Multipliant / Le sable les cimes / La nuit debout / Comme la mémoire / Comme un rosier / Et ta bouche nue ». Poème extrait du recueil Lumière qui siffle (Poésie 86, Seghers). Je retiens « Le sable les cimes » comme titre possible d’un texte à venir.
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Lundi30juin | Un art poétique

A force de lire, relire et remâcher ce fragment extrait du texte Approches de quoi ? placé par Georges Perec en introduction de son livre L’infra-ordinaire, j’en ai fait « une méthode » pour mon propre projet d’écriture. Un art poétique.
« Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien ; ce qu’ils racontent ne me concernent pas (…) Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? (…) Ce qu’il s’agit d’interroger, c’est la brique, le béton, le verre, nos manières de tables, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. Interroger ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner. (…) Décrivez votre rue. Décrivez-en une autre. Comparez. Faites l’inventaire de vos poches, de votre sac. Interrogez-vous sur la provenance, l’usage et le devenir de chacun des objets que vous en retirez. Questionnez vos petites cuillers. (…) Il m’importe peu que ces questions soient, ici, fragmentaires, à peine indicatives d’une méthode, tout au plus d’un projet. Il m’importe beaucoup qu’elles semblent triviales et futiles : c’est précisément ce qui les rend tout aussi, sinon plus, essentielles que tant d’autres au travers desquelles nous avons vainement tenté de capter notre vérité ».
