« Ma journée est faite »

25 octobre 2020-12 mars 2021 –

Rimbaud commence la rédaction des textes qui composeront Une saison en enfer au printemps 1873 à Londres, quelques mois avant la crise de Bruxelles et la blessure que lui inflige Verlaine à coups de revolver. En mai 1873, il confie à son ami Ernest Delahaye que son sort dépend de ce livre imprimé chez Jacques Poot à Bruxelles avec l’argent que lui a prêté sa mère. 

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En 1873, le sort de Rimbaud dépend d’un livre et d’une balle de révolver. 

De Roche (canton d’Attigny), Mai 73 : « Mon sort dépend de ce livre, pour lequel une demi-douzaine d’histoires atroces sont encore à inventer ».

Joe Bousquet à propos de sa blessure du 27 mai 1918 : « Des bottes de cuir rouge ont disposé de mon sort… » 

De quoi une balle de revolver et une paire de bottes sont-elles le signe ? 

Le sort poétique : une histoire de balle et de bottes. Le langage poétique : lieu où frappe le réel.

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A l’angle de la rue de Rotrou et de la rue de Vaugirard, dans les parages de l’actuel théâtre de l’Odéon, le café Tabourey

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A l’angle de la rue de Rotrou et de la rue de Vaugirard, dans les parages de l’actuel théâtre de l’Odéon, le café Tabourey accueille dans les années 1870 la « crème » de la critique littéraire parisienne. Ecrivains célèbres, journalistes parvenus et directeurs de journaux affairés s’y retrouvent joyeusement dans les effluves du vin de champagne. 

Le 1er novembre 1873, Rimbaud rentre de Bruxelles avec en poche les quelques exemplaires d’Une saison en enfer qu’il est parvenu à soustraire à Jacques Poot auquel il n’a pas payé la totalité de la facture. Il projette de distribuer le volume à quelques amis et critiques parisiens. Il se rend au café Tabourey où il ne récolte que mépris et indifférence. Ce jour-là, Rimbaud renonce mais n’en sait rien encore. 

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Imaginons le sentiment de solitude et d’abandon qui étreint le jeune poète au moment où la publication d’Une saison en enfer se solde par un échec cuisant. Au même moment, il fait la rencontre de Germain Nouveau. Les biographes pensent que, durant leur compagnonnage londonien dans les premiers mois de 1874, naîtront certains des textes des Illuminations. Rimbaud n’a-t-il pas dit son dernier mot ? Il ne commandera jamais l’impression de ce livre. L’a-t-il seulement souhaitée ? A-t-il déjà la tête ailleurs ? « Ma journée est faite ; je quitte l’Europe », avait-il prévenu l’année précédente dans Mauvais Sang où il s’exclame : « Assez ! Voici la punition. – En marche ! » 

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Direction Harrar, au terme d’un périple qui dure six ans. Mars 1874 : Londres (avec Germain Nouveau). Février 1875 : Stuttgart (seul). Avril-Mai 1875 : Milan après la traversée des Alpes. Il projette de gagner l’Espagne. Octobre 1875 : Charleville. Avril 1876 : Vienne. Refoulé à la frontière autrichienne. Mai 1876 : Bruxelles. S’engage dans la Légion étrangère de Hollande. Mai 1876 : par Rotterdam, il arrive au port d’Harderwijk. Juin 1876 : Java. Juillet 1876 : porté déserteur. Décembre 1876 : retour à Charleville après périple l’ayant vu passer au Cap, aux Açores, en Irlande du Nord puis Paris par Cork, Liverpool et Le Havre. Mai 1877 : Brême. Il projette de gagner les Etats-Unis d’Amérique.

Juin 1877 : Stockholm. Septembre 1877 : à Marseille, s’embarque pour Civita-Vecchia. Rome. Décembre 1877 : retour à Charleville. Octobre 1878 : à Gênes après avoir traversé les Vosges, la Suisse et franchi le Saint-Gothard. Novembre 1878 : de Gênes s’embarque pour l’Egypte et gagne Chypre. Eté 1879 : en convalescence à Roche où, malade, il passera aussi l’hiver.
Mars 1880 : Alexandrie. Chypre. Juillet 1880 : part vers les ports africains de la Mer Rouge. Djedda, Souakim, Massaouah, Hodeidah. 7 août 1880 : à Aden, engagé par la firme Mazeran, Viannay, Bardey et Cie. 13 décembre 1880 : Harar.

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Quand les mots manquent, une autre écriture commence.

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Sources : Rimbaud, Une saison en enfer, Poésies complètes, édition de Jean-Luc Steinmetz, Garnier Flammarion. Joë Bousquet, La neige d’un autre âge, Le cercle du livre, 1952.