Une boussole

26 avril 2020-29 janvier 2021-22 février 2021

Pour Jacques Roubaud, le jour est la base cylindrique du temps. Le jour, dit-il, est notre premier repère, la boussole qui nous guide dans l’entité espace-temps. 

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Le jour et la semaine sont constitutifs de ma proximité temporelle, ils sont les deux unités de ma perception du temps. Le trimestre, le semestre sont déjà flous. L’année est une abstraction tant qu’elle n’est pas accomplie. L’année est la somme des événements qui se sont produits pendant sa durée. Mais s’il ne se produisait rien pendant une année, est-ce à dire que cette année n’existerait pas ? Absurde ! Il ne se peut qu’il ne se produise rien. Les faits sont têtus. Ils se produisent quoi qu’il arrive et pour la plupart à notre insu. Que savons-nous de ce qui se passe en ce moment à Shijiazhuang, dans la province chinoise du Hebei ? Et même s’il ne se passait rien (ce qui ne se peut), ce rien serait encore quelque chose qui se passe. Le 14 juillet 1789, Louis XVI écrit dans son journal : « Rien ». Et pourtant. 

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Il est possible que l’événement ne désigne pas l’année où il s’est produit. Les attentats contre le World Trade Center de New York et le Pentagone à Washington sont nommés « attentats du 11-septembre ». 2001 est escamoté. Nous savons tous que l’attaque a eu lieu en 2001 mais nous pensons 11-septembre par convention. 

Il existe dans beaucoup de villes françaises une rue du 4-septembre. Sans plus de précision. 4-septembre, point. Le fait que l’année ne soit pas nommée suggère qu’il fut un temps où tout le monde savait ce que signifiait cette date. Par convention. Aujourd’hui, nous sommes censés savoir mais je parierais que nous sommes nombreux, arpentant une rue du 4-septembre, à avoir oublié que le 4 septembre 1870 fut proclamée la Troisième République, ce qui vaut bien un nom de rue. 

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sphériques # 1
le jour est la base cylindrique du temps

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« Faïvel m’a fait asseoir dans sa petite cuisine éclairée au néon où, sur une petite table recouverte comme il se doit d’une nappe cirée, étaient posés quelques papiers, quelques livres et un journal en yiddish déplié. Je crois que Philippe/Faïvel, qui devait alors avoir dans les 95 ans, était probablement l’un des derniers lecteurs parisiens d’un journal yiddish. Je ne parle pas des jeunes gens assez nombreux qui aujourd’hui lisent et parlent le yiddish au terme d’études tout à fait académiques et sérieuses.

Non ! Je parle de ceux pour qui le yiddish était la langue maternelle, la langue naturelle du cœur et de l’actualité, ceux qui se sont progressivement éteints dans le courant des années 1990. Ceux dont j’ai autrefois entendu l’accent comme une évidence : chez mes grands-mères, au café le Thermomètre, aujourd’hui disparu, place de la République, sur les bancs du jardin public devant la mairie du IIIe, dans les films merveilleux du cinéaste Emmanuel Finkiel.

Survivants d’un monde révolu selon l’expression consacrée, et pourtant figures familières de mon enfance dont la langue, l’accent me permettaient de mesurer (…) le miracle qu’était ma propre intégration au génie français. Comme si dans la langue, et c’est probablement vrai pour n’importe quelle population immigrée, se réfugiaient tous les indices de trajectoires familiales heurtées, de l’exil à l’assimilation ; comme si dans la langue, avec ou sans accent, se blottissaient aussi toutes les peurs, les hontes et les nostalgies ». 

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L’immeuble sis 209 rue Saint-Maur, dans le dixième arrondissement de Paris, est un concentré de temps. En reconstituant les vies de ses locataires, en offrant à ces vivants lointains ou disparus un abri les protégeant de la tempête de l’oubli, Ruth Zylberman tisse des liens entre des générations et interroge le passé en s’intéressant à ses traces. 

Dans son livre-enquête, les couloirs, escaliers, appartements le plus souvent réduits à une pièce unique, gardent mémoire de familles, les murs, les portes, conservent l’empreinte des mains qui les ont touchés. Ruth Zylberman recueille l’écho de voix qui se sont tues. Voix enfouies qu’une langue soulève. Les mots se souviennent. Ils fabriquent du temps. Ils parlent une langue d’interstices, de souvenirs et de visages flous. Une langue où dominent le bleu, le vert, le vertige des destinées. 

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Figures familières, trajectoires heurtées, migrations, exils, peurs, nostalgies. : cela seule une langue maternelle peut le dire. Toute langue maternelle est un tissu de temps, une boussole. 

« Langue naturelle du cœur », comme une évidence. 

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Sources : Jacques Roubaud, Poésie :, éditions du Seuil. Roland Barthes, L’écriture du roman, in Le degré zéro de l’écriture, éditions du Seuil ; Ruth Zylberman, 209 rue Saint-Maur Paris X, autobiographie d’un immeuble, Seuil Arte éditions