Bach copiste

24 mai 2020-21 février 2021 –

Nous ne savons rien (ou presque) au sujet de Charles Dieupart. Admettons qu’il soit né en 1667. Admettons qu’il ait été déclaré mort en 1740. Les érudits hésitent. Mais au fond, qu’est-ce que cela change ? 

Charles Dieupart est un compositeur français qui vécut à Londres où il acquit une grande renommée comme professeur et comme virtuose. Ni sa date de naissance ni celle de sa mort ne sont établies avec certitude. Pas plus que son prénom. Il s’est peut-être prénommé François. 

Nous voici en présence d’un homme dont nous ne connaissons que la musique. Charles Dieupart était claveciniste et violoniste. Non dénué de talent, dit-on. Il a collaboré à de nombreux opéras donnés à Drury Lane, un théâtre de Londres situé dans le quartier de Covent Garden. Ce théâtre construit en 1663 fut détruit par un incendie le 25 janvier 1672. Il fut reconstruit et inauguré le 26 mars 1674 devant deux mille spectateurs. Le nouveau théâtre de Drury Lane accueillit des spectacles pendant cent-vingt ans avant de connaître une nouvelle démolition en 1791. C’est ce deuxième théâtre, celui de 1674, que connut notre musicien. Il dut se réjouir des progrès accomplis dans le nouveau bâtiment, plus prestigieux que son prédécesseur. Samuel Pepys relève dans son journal que la musique y était inaudible. Elle « résonnait sous la scène, nous n’entendions pas du tout les basses, les aigus non plus ». Le député diariste réclamait que l’on remédiât à ce défaut. 

Charles Dieupart est l’auteur d’un recueil de six suites pour le clavessin publié en 1701 chez Estienne Roger à Amsterdam en deux versions, l’une pour clavecin solo et l’autre pour flûte, violon et basse continue. En 1705, une nouvelle version pour flûte et basse continue paraît chez John Walsh à Londres. 

Les suites de Dieupart ont connu un succès considérable dès leur publication. Signe d’engouement du public, elles figurent parmi les œuvres les plus copiées à l’époque. Beaucoup de ces copies sont conservées dans des fonds d’archives. La plus célèbre est celle de Jean-Sébastien Bach qui ne se contente pas de recopier benoîtement ce qu’il lit. Il apporte quelques changements à la partition et présente les suites dans un autre ordre que celui adopté dans l’édition originale. Dans ses compositions, Dieupart innove. Il bouscule le schéma classique de son temps. Toutes ses suites débutent par une ouverture à la française, selon la forme « canonisée » par Lully dans ses opéras. Voici l’ouverture de la suite numéro 2, interprétée ici par l’ensemble baroque L’éphémère dans la version de 1705 pour flûte, violon et basse continue.

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Bach devait tenir particulièrement à sa copie. Alors que beaucoup de ses travaux d’études sont perdus, il conservait celle-ci dans sa bibliothèque privée et la légua plus tard à l’un de ses élèves. C’est la seule copie de la main de Bach qui soit parvenue jusqu’à nous. Les musicologues s’accordent sur le fait que le cantor de Leipzig s’est inspiré des suites de Dieupart pour composer ses propres Suites anglaises.

Toute sa vie, Jean-Sébastien Bach a lu et étudié et pour cela copié note à note, comme on dirait mot à mot, les écritures de ses contemporains ou de ses aînés. Copier était en ce temps-là une pratique courante et une manière de constituer sa propre bibliothèque.

Lire, relire, déchiffrer, analyser, décomposer pour mieux (re)composer ensuite… Bach réécrit, transforme, réinvente. L’on pourrait dire pareillement des mots tout à propos. Migration de mots en notes, de sons en sens. Bach accomplit ce prodige quand il cantate. 

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La langue est chose fragile. Elle se froisse. S’évente. C’est un bout de chiffon que l’on triture. Elle est arrachement au monde. Bach la modèle, la sculpte comme dans cette deuxième suite anglaise en la mineur, BWV 807, inspirée par Dieupart et interprétée ici par l’intrépide Ivo Pogorelich.

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Sources : Szymon Paczkowski, livret accompagnant l’enregistrement des Suittes (sic) de Charles Dieupart chez Carpe Diem Records ; Pour le théâtre de Drury Lane, article Wikipedia du 17 novembre 2010.