Une assignation au présent

17 & 25 février 2016-20 février 2021 –

« Il y a vraiment deux périodes dans la photographie : avant l’instantané et après l’instantané. L’instantané est vraiment quelque chose de très particulier. Il n’y a aucun équivalent dans quelque domaine que ce soit de ce phénomène de l’instantané : n’importe quel instant est photographiable c’est-à-dire captable et mis aussitôt dans sa poche, avec un Polaroid. C’était une urgence sous-jacente à l’art tout entier dans son concept le plus religieux, qui était de pouvoir arrêter le temps. On ne peut pas l’arrêter une fois définitivement, mais on peut s’amuser – parce que c’est très ludique aussi – on peut s’amuser à l’arrêter de temps en temps et l’appareil photographique, l’instantané, joue ce rôle-là. On l’arrête tout le temps, on peut l’arrêter à n’importe quel moment tout le temps, en répétant cet arrêt et en le mettant dans sa poche. L’invention la plus bouleversante qui ait été faite dans l’histoire de l’humanité, je crois vraiment que c’est la photographie ». 

-o-

n’importe quel instant est photographiable c’est-à-dire captable et mis aussitôt dans sa poche

-o-

ce que montre la photographie est l’image d’un instant
l’objet représenté n’y change rien 
cette photographie est la représentation d’un instant pris au temps 

ce que j’attends de la photographie est qu’elle m’assigne au présent

-o-

le développement du film Polaroid i-type color est une réaction chimique complexe, déclenchée par sensibilité à la lumière, et influencée par divers paramètres, comme la température, le temps écoulé depuis la fabrication du film, et les manipulations mécaniques, entre autres. Il est donc non seulement possible que les résultats varient, mais ce phénomène est même un élément crucial de ce film analogique instantané

-o-

Un instant suffit à dire le monde.

La nuit tombe sur le campo où se sont rassemblés filles et garçons. Ils parlent fort. Gesticulent. Se racontent leur journée. Ils sont enjoués. Elle tient son chien en laisse de la main gauche, un verre et une cigarette américaine dans la droite. Elle prend part à la conversation en cherchant son équilibre, tangue, parvient difficilement à maîtriser l’animal. Elle s’est écartée du groupe et contemple maintenant le va-et-vient des vaporetti sur le Grand Canal. La circulation est dense à cette heure. Elle rêve d’heures lointaines. La ville s’éloigne dans un manteau de brouillard. Son chien veille. La nuit tombe. On devine les contours d’un puits au centre de l’image. A l’arrière-plan deux silhouettes se rapprochent ou s’éloignent.

-o-

qui dit sensibilité à la lumière dit sensibilité au monde
la photographie dit quelque chose de notre rapport à la lumière et son envers

-o-

la nuit tombe sur le campo

-o-

puis il y a la température, le flux de sensations, le temps, les manipulations, la transparence des atmosphères
images auxquelles auraient été ôtées toute fonction narrative
paramètres aléatoires
reflets de mémoire

de l’in/fini 
toujours recommencé

-o-

Sources : Denis Roche, La disparition des lucioles (réflexions sur l’acte photographique), éditions du Seuil, Fiction et Cie ; Caractéristiques du film Polaroid i-type color, telles qu’on peut les lire, imprimées dans l’envers de son emballage cartonné.