Renoncements

Phrag/me # 28 – 15 avril 2020-29 janvier 2021 –

Quand Jacques Roubaud se lance dans l’exploration de son Projet de poésie, il commence par parler de renoncement. Son projet comporte deux branches, la mathématique et la poésie, lesquelles doivent se rejoindre dans un roman comme « une œuvre double » ; il tient registre de ce qu’il commence à élucider, « le rôle de la poésie dans ce qui fut (son) Projet » ; au moment de pousser plus loin « la nécessité de quelques éclaircissements supplémentaires », surgit cet aveu : 

« Elle (mon intention initiale) comportait (…) la mise au jour, aussi lucide que possible, des enchaînements de circonstances qui m’avaient conduit à un renoncement généralisé, après des années d’efforts et d’échecs : renoncement au Projet, renoncement au roman qui devait constituer, avec le Projet, une œuvre, mon œuvre double ». 

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Dans L’écriture du roman, Roland Barthes note que « le roman est un univers autarcique » en tant qu’il fabrique lui-même « ses dimensions et ses limites ». 

Le roman doit-il renoncer à ce qui l’excède ? Il est son propre espace et son propre temps sans quoi il n’existe pas, pas plus que n’existe ce qui est hors de son espace et de son temps. Etre son propre espace-temps est la condition d’être du roman.

Le roman renonce à ce qui n’est pas lui. A l’inverse, le poème est traversé. 

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Phare des Baleines – Ile de Ré –
6 février 2019, 15 h 37

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Barthes encore. Dans Qu’est-ce que l’écriture ? il tient qu’entre, d’un côté, la structure horizontale de la langue en tant que ce qu’elle dit est offert, « destiné à une usure immédiate », et de l’autre, la verticalité du style enfermé « dans le souvenir clos de la personne » et ne rendant compte que d’une réalité « absolument étrangère au langage », entre ces deux bords « il y a place pour une autre réalité formelle : l’écriture ». 

Pour Barthes aussi, il faut renoncer. Aller vers l’écriture, c’est renoncer à la langue « en deçà de la littérature » dans ses fonctions d’usage et renoncer au style en tant qu’objet refermé sur lui-même. 

Renoncer au roman en tant qu’espace autarcique ? La question n’est pas tranchée. Mais la voie s’ouvre, étroite, une porte, vers un roman qui excède la forme même du roman. Un roman traversé. 

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Ecrire consiste à dénuder la langue, la dépouiller, la rendre à sa mutité première, à sa liberté d’assembler, pour ce qu’ils sont, les mots qui en tissent la trame.

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Et mon projet de poésie ? C’est un projet qui exigerait de renoncer à tout ce qui lui fait obstacle. Il m’est arrivé, m’étant éloigné de la poésie, de sentir le danger qu’il y avait à ne plus vivre auprès d’elle, dans son ombre, sous son toit. Cet égarement n’a jamais duré très longtemps pour la raison que je n’aime pas me sentir en danger et que j’aime la poésie au point de ne pouvoir imaginer vivre (longtemps) sans elle. Je préfère le danger de l’intérieur parce que vivre en poésie n’est pas non plus sans danger. Mais à tout prendre, je préfère vivre dangereusement sous le toit de la poésie.

La poésie sans échappatoire autre que poétique. Traversée qui mène vers « une autre réalité » : l’écriture. C’est cela, le projet. 

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Lorsque j’écris, je ne cherche d’abord à produire ni sens, ni texte. Je tente.  J’expérimente. J’échoue. Je défais. Je recommence. J’échoue une nouvelle fois. Je renonce et c’est ce renoncement même qui me pousse à recommencer. Sans fin.

L’écriture tient le décompte précis et ininterrompu de mes renoncements.

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Sources : Jacques Roubaud, Poésie :, éditions du Seuil. Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, éditions du Seuil.