Ecrire, vierge (journal intime)

19 janvier 2020-11 janvier 2021 –

Le poème disait : dans la nature humide où dorment les ormeaux. Hors mots, comme une mise à l’épreuve de l’image

Dans la nature où dorment les ormeaux
quelque chose de ressemblant mais inachevé, en attente

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Denis Roche à Gilles Delavaud sur sa pratique de la photographie : « Pour moi, la photographie, depuis au moins une dizaine d’années, a joué tout à fait le rôle d’un journal intime (…) C’est une manière d’enregistrer les gens que je croise et les lieux que je fréquente, c’est tout, et de dater les uns et les autres ». Enregistrer. Dater. Comme on tient registre des faits qui, dans leur nudité, nous traversent.

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Rien écrit aujourd’hui sinon épuisé quelques feuilles de carnet couvertes d’une écriture impatiente, au crayon à mine. Y sont recensés le prix des mots, les cris, les oripeaux, les salves, les drapeaux, la pantomime, une vierge au caducée (ce pourrait être le titre d’un tableau), une main dévastée. 

Le musée des Beaux-arts de Reims conserve une peinture anonyme du XVIIIe siècle représentant une vierge dont l’occultiste Oswald Wirth a donné en 1909 une interprétation alchimique. La vierge bleue située au centre du tableau n’arbore pas un caducée mais le personnage vêtu de rouge au second plan et que l’on dit être un Adepte dispose de cet attribut d’Hermès qui passait pour guérir les morsures de serpents. « Vierge, j’ai enfanté un enfant n’ayant pas de parents », dit  l’inscription grecque au bas du tableau.

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La nature du poème est de se dérober à sa nature. Il vit à son insu. Le poème s’ingénie à ne pas être. Un poème ne se compose pas. Il se décompose. Se dé/fait.  Tel le « mécrit » de Denis Roche, une invitation au « désécrire ».  

« J’écris des poèmes à mon insu ». 

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Pont de Lagrasse
Décembre 2019

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Dans l’hypothèse où pourrait prendre forme un journal intime : écrire sans savoir. Surtout ne pas savoir.

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La difficulté du journal ? Tenir et croire. Roland Barthes : « Je n’ai jamais tenu de journal – ou plutôt je n’ai jamais su si je devais en tenir un. Parfois, je commence, et puis, très vite, je lâche – et cependant, plus tard, je recommence. C’est une envie légère, intermittente, sans gravité et sans consistance doctrinale. Je crois pouvoir diagnostiquer cette « maladie » du journal : un doute insoluble sur la valeur de ce qu’on y écrit ». 

La maladie, comme dit Barthes, de commencer et recommencer dans un même mouvement d’appartenance et de libération – [cette idée ténue que] si je tiens un journal j’appartiendrai à ce que j’écris – or qu’il s’agit au contraire de s’en libérer, de s’en tenir le plus loin possible, d’écrire vierge

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ou alors, tenir un journal disant l’impossibilité de tenir un journal, quelque chose comme
un mécrit

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Sources : Photographier, entretien avec Gilles Delavaud in Denis Roche, La disparition des lucioles, Seuil Fiction & Cie ; Denis Roche, Le Mécrit, in La poésie est inadmissible, Seuil Fiction et Cie ; Roland Barthes, Délibération, Œuvres complètes tome V (1977-1980), Seuil.