Autrement dire

3 février 2018-11 janvier 2021 –

« La Kolyma n’est pas seulement une région, une planète, un trou noir. C’est aussi un texte, lieu de métamorphose du réel en langage », écrit Luba Jurgenson dans sa préface aux Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov (éditions Verdier). 

La question que se pose Chalamov au moment où il entreprend la longue suite de textes qui composent les Récits de la Kolyma est celle de la langue. Dans quelle langue raconter l’expérience des camps ? 

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Le camp – l’univers concentrationnaire en tant qu’entreprise de déshumanisation et d’extermination – pose la question de la langue. Quelle langue pour dire ? Mais aussi quelle langue pour résister à la langue qui révise (la langue de ceux pour qui les camps n’auraient pas existé ou seraient une affabulation). 

Face à cette langue de la révision, opposer une langue du réel. Toute la difficulté réside dans l’impossibilité de dire le réel du camp. Il y a un moment où la langue bute. 

Chez Chalamov, il y a l’idée que la langue ne peut pas dire ce réel-là. Que celui qui veut dire se heurte à une impossibilité et doit faire avec cette impossibilité. Comment ? C’est la question : comment dire ?

« Comment trace-t-on une route à travers la neige vierge ? Un homme marche en tête, suant et jurant, il déplace ses jambes à grand peine, s’enlise constamment dans une neige friable, profonde. Il s’en va loin devant : des trous noirs irréguliers jalonnent sa route. Fatigué, il s’allonge sur la neige, allume une cigarette et la fumée du gros gris s’étale en un petit nuage bleu (…) Tous ceux qui suivent sa trace, jusqu’au plus petit, au plus faible, doivent marcher sur un coin de neige vierge et non dans les traces d’autrui. Quant aux tracteurs et aux chevaux, ils ne sont pas pour les écrivains mais pour les lecteurs ».

« Si je privilégiais la vérité, ma langue serait pauvre, indigente », redoute Chalamov pour qui le récit est « condamné à être faux ». Pour qui, encore, « l’enrichissement de la langue, c’est l’appauvrissement de l’aspect factuel, véridique du récit ». 

La voie qui permet de surmonter cette impossibilité existe pourtant. C’est celle du témoignage, choisie par Jacques Lanzmann pour Shoah.

Luba Jurgenson distingue « deux strates essentielles » du témoignage :
1) le réel (sombre, lacunaire et par nature inaccessible). Il n’est saisissable que par fragments et à partir de mots-objets (avec lesquels on ne décrit pas la Kolyma mais on vit la Kolyma). Ces mots sont des prélèvements de réel. Mots-objets ou mots ustensiles. 
2) la saisie métaphorique ou photographique se heurte au risque de l’inauthentique.

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Pour Luba Jurgenson les Récits de la Kolyma renouvellent le genre « documentaire » déjà très répandu dans la littérature russe. 

Les récits de Chalamov ont ceci de saisissant qu’ils « intègrent à la notion d’événement celle de l’impossibilité de les dire ». C’est un apport essentiel car s’il est convenu qu’il n’est pas possible de dire, il est tout de même possible de dire cette impossibilité. 

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Tout l’enjeu de l’écriture consiste d’aller, à partir du mot-objet, vers le mot-signe. De tirer en quelque sorte le mot-objet vers le mot-signe en tant qu’il donne sens à ce qui est dit. Il s’agit, autrement dit, de partir de la langue de l’expérience (le témoignage) pour aller vers celle de l’écriture (langue littéraire). 

Les Récits de la Kolyma peuvent être lus comme une entreprise de refondation de la littérature à partir de la réalité des camps. L’impossibilité a été surmontée par le fait que la langue, en la disant, est parvenue à s’approprier cette impossibilité, à en faire son objet. 

Une langue qui tente, par tous les moyens, de se saisir de l’impossibilité de dire, de faire de cette impossibilité son objet, est une langue poétique. Car c’est l’objet de la poésie de dire/saisir cet indicible qui, par nature, échappe au langage.