Cheval volant, souliers de terre

1 janvier 1980-7 décembre 2020 –

« La poésie, je le veux bien, est un instrument de connaissance, mais un instrument subversif de connaissance »

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Subversif , du latin subversum (qui renverse, détruit l’ordre établi), lui-même issu du verbe subvertere(renverser, retourner). La subversion renvoie aux gestes de destruction et de retournement.

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L’homme détruit qu’est Joe Bousquet après sa blessure du 27 mai 1918 se place dans la perspective d’une reconstruction qui – malgré l’insistance des médecins – s’avère un échec sur le plan physique mais ne demeure pas moins l’horizon d’une survie. Frappé dans sa chair, Bousquet, s’il veut se survivre, doit se bâtir un corps nouveau sur les cendres de son corps mutilé. L’écriture, la poésie, sont les outils de cette réévaluation. Le poète se reconstruit par le langage qui lui tient lieu de corps, lequel pour renaître se dépouille de sa forme primitive. La poésie « dissout tout ce qui empêchait un homme d’être lui-même conscience de la vérité ». Ce processus de dissolution n’est pas sans rappeler les opérations (al)chimiques de dissolution des corps premiers d’où est censé jaillir l’or du temps si cher à André Breton.

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La destruction de l’ordre établi était inscrite au fronton du projet surréaliste, dans sa dimension non seulement créatrice mais aussi sociale et politique. Il s’agissait, pour André Breton et ses amis, d’en finir avec des valeurs dépassées pour reconstruire le monde sur les cendres d’une civilisation déchue, engloutie dans les tranchées, déchirée sur ses propres chevaux de frise.

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Joe Bousquet a appris de la guerre que toute construction de soi passe par une destruction. Il est un compagnon de route du surréalisme qui prône la subversion comme condition de l’éclosion d’un homme et d’un monde nouveaux. A une différence : l’idée de subversion que les surréalistes inscrivent dans leur projet politique, Bousquet l’éprouve seul, dans sa chair. Elle lui est imposée par sa blessure. Il la vit en tant qu’expérience intérieure. 

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Confronté à un impératif individuel de lutte au coude à coude contre une menace permanente d’anéantissement, Bousquet ne s’en remet pas moins au collectif. Il ne sera jamais membre à part entière du groupe surréaliste mais rassemble autour de lui un « colloque » d’intellectuels et de poètes, pendant méditerranéen du surréalisme parisien de Breton, ainsi que l’a vu René Nelli. Les rapports avec Paris, pour amicaux et solidaires qu’ils furent – Bousquet signe tous les manifestes surréalistes – n’en demeurent pas moins distants, ce qui n’empêche pas Bousquet d’entretenir par ailleurs des relations privilégiées avec certains membres du groupe comme Paul Eluard, Louis Aragon, Max Ernst, René Magritte et Hans Bellmer qui tous viennent le visiter dans sa chambre où, contrairement aux apparences, il ne mène pas une vie de reclus.

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La chambre de Joe Bousquet à Carcassonne,
53 rue de Verdun

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Bousquet veille. Sentinelle postée aux abords des tranchées, il scrute le noir horizon de ses angoisses, cherche à percer l’obscurité d’où la mort l’épie. Il doit la surprendre pour l’épouvanter et parvenir à maîtriser l’œuvre de destruction qui opère en lui. Ses souffrances physiques sont là pour le lui rappeler. D’où l’attention accordée à « cette chance de survie qui personnifie intérieurement la conscience en la faisant douter que la personne soit ».

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La dissolution poétique introduit Bousquet dans un langage élaboré au moyen d’images mentales, ces « vues de la pensée » qui agissent en tant que produits de la conscience « où le passage du poète fait apparaître du creux »

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Très vite, Joe Bousquet acquiert la certitude que sa reconstruction passe par un mouvement de retournement. Cette idée conditionne les rapports que l’homme entretient avec le réel. Il s’agit de « voir les choses comme on entrerait en soi-même »« Tout ce qu’une créature tient pour réel est à surréaliser ».

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L’expérience surréaliste si singulière de Bousquet l’engage dans une traversée du corps blessé, traversée de l’apparence en vue d’atteindre l’image de la réalité où se dissout tout ce qui fait obstacle à « la conscience de la vérité ». Il sait « qu’il n’est pas d’apparence à quoi (l’homme) ne rêve de se donner jusqu’à en devenir lui-même l’image ». Mais il doit en même temps « vivre son impossibilité. Il doit exister comme pressentiment lui-même, comme futur de son existence ». 

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Qu’en est-il de ce futur ? Bousquet « n’est pas encore mais il a à être plus tard », c’est-à-dire « à être déjà comme ce qui sera plus tard, dans un pas encore qui constitue l’essentiel de son deuil ». Atteindre ce pas encore, cette promesse, exige la dissolution du corps dans le langage : « Ton corps se dissout, traverse ce que tu pressens de ce que tu es ».

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Mallarmé avait déjà situé l’activité poétique dans un plus tard ou un jamais qui conditionnait à ses yeux la nature même du livre dont les traces écrites ne seraient que la préfiguration. Dans Un coup de dé jamais n’abolira le hasard, il donne à voir les fragments arrachés à la nuit obscure en vue du Livre toujours rêvé mais jamais réalisé. Le livre frappé du sceau de l’impossibilité en tant que totalité réalisante.

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Si le poète dans sa traversée du réel se retrouve face à l’impossibilité de concevoir le livre dans sa forme définitive, c’est parce que, comme le perçoit Joe Bousquet, « la vie est hors de toute forme ». Elle ne se laisse saisir que par éclats, dans l’écorché de la blessure donnant naissance aux images mentales caractéristiques de son écriture : « L’oiseau-cerise est de retour, cheval volant, souliers de terre ».

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Comme le note René Nelli, si Bousquet a vu dans le surréalisme « une grande expérience libératrice qui l’avait rendu à lui-même », il n’adopte pas pour autant tous les codes du mouvement. En raison même de l’enjeu que représentait pour lui la reconstruction de son être par le langage, Bousquet ne peut s’abandonner aux vertiges de l’écriture automatique même si l’on suppose qu’il utilise cette technique dans la rédaction de ses cahiers, mais à certains moments seulement et sous l’influence de l’opium. Les sympathies de Bousquet vont plutôt à « une poésie où l’automatisme verbal est contrôlé à la fois par l’inspiration et par le souci d’un certain style capable de retenir dans les mots le ton même de la voix ».

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Un certain style : voilà l’outil avec lequel le poète instrumente sa propre transfiguration et dont les techniques se veulent « plus lucides » par rapport à la confiance que placent les surréalistes dans l’automatisme brut, non corrigé. « Différent de mes amis parisiens, je viens de l’écrivain, je vais vers l’homme. Je détrônerai le style. Mon don poétique servira le réel, non la fiction ». Au contraire d’une écriture automatique sur laquelle il n’est pas question, pour André Breton, de revenir (encore qu’il reconnaîtra les résultats décevants de certaines expériences), l’écriture de Bousquet « toujours extrêmement élaborée, exige le maximum de conscience claire, même lorsque ce qu’il s’agit d’exprimer est un état qui échappe à l’analyse ». Pour Bousquet, la traversée du réel consiste en une entreprise de vérité dont la fin est « la reconquête de l’Etre ». Le recours au langage y est d’autant plus nécessaire que « l’obscurité est l’instrument » même par lequel l’Etre sera manifesté. De même qu’il doit surmonter l’œuvre de mort dont sa blessure est le signe, Bousquet doit trouver le style qui donne corps à l’objet de sa recherche, lui « qui ne donnait pas d’autre définition à la poésie que d’être cet accueil qu’un homme fait à sa vie ».

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Joe Bousquet ne peut réaliser autrement que par l’invention d’un style la transformation du réel par le langage. Il ne peut surréaliser le réel qu’aux moyens d’une poésie « qu’il sait être immanente aux choses dans un langage qui écrase l’imaginaire sur le réel lui-même pour transformer celui-ci en un système d’images hallucinatoires ».

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La poésie immanente réside dans les choses mêmes dont elle fait son objet. Bousquet est attentif à « la dictée pure de l’événementiel », cherchant à « capter la poésie dans les faits », ce qui fut aussi une préoccupation des surréalistes. La poésie immanente de Bousquet renvoie l’homme à l’essence de ce par quoi il est traversé. 

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« Un langage qui écrase l’imaginaire sur le réel » : la formule de René Nelli – par ailleurs féru d’occultisme – décrit une opération alchimique de transformation par contact. Ecraser l’imaginaire sur le réel, c’est provoquer la fusion de l’un par l’autre, de l’un dans l’autre. La transformation donne naissance à un corps nouveau, réveillé de son néant et qui apparaît au lecteur-témoin sous la forme d’une accumulation d’images mentales que Bousquet utilise pour « susciter un réel qu’il engage ipso facto dans l’imaginaire ». Tel est le style de Joe Bousquet. Poésie ouverte, « allant du discours strictement expressif et d’une rigueur presque scientifique à l’anti-langage (issu des profondeurs poétiques) qui ne signifie rien, mais révèle tout ». Le rôle que l’écrivain assigne à son style dans le processus d’édification de son moi surréalisé, Bousquet le définit ainsi : « Pour devenir un autre, il faut que je donne une forme durable à ce qui me faisait celui qu’en ce moment je suis encore. Le style approprié à ce dessein, je finirai par le trouver, clair, persuasif, solide ». 

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Il s’agit, pour Bousquet, de se dissoudre dans un anti-langage afin de « ne pas être celui que je suis ».

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Voici un corps aux prises avec un être de langage qui se construit au prix d’une écriture revenant sans cesse sur elle-même, spiroïdale, prise dans un mouvement perpétuel de décomposition-recomposition qui la condamne à l’inachevé. Pour Bousquet, l’inconscient est « l’individuel indomptable » d’Héraclite. En opérant simultanément une synthèse et une analyse des éléments de la réalité en tant qu’elle est traversée, il pose la question de l’incréé au regard de l’illimite considérée comme la mesure de tout être. 

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« La grandeur d’un écrivain réside dans les œuvres qu’il nous laisse à achever » : avec Bousquet, le statut du lecteur est fondamentalement changé. Ce dernier n’est plus considéré comme le simple témoin d’un langage s’élaborant sous ses yeux mais il devient le regard par lequel le poète sonde le mystère de sa propre nuit intérieure. Si, pour Bousquet, la réalité est par définition surréelle, le langage ne peut revêtir qu’un caractère surréalisant, à la fois instrument et lieu même de sa propre transfiguration.

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Onze mois avant sa mort, à la Toussaint de 1949, Joe Bousquet confie au dernier feuillet de son cahier : « Consterné de ne plus savoir assez transformer mon style ». Aveu d’impuissance ? Constat de l’impossible ? Sûrement, mais un impossible tendu vers un « plus tard », un « pas encore qui constitue l’essentiel » et dont le poète porte le deuil dans son corps déchu. Appelé à renaître sous la poussée du langage, l’écrivain ne dispose que de son style pour hisser son être vers son corps lumineux. Ainsi, tissant sa toile dans l’obscure angoisse de l’incertain et du fragile, Joe Bousquet nous protège de nos morts par inadvertance en désignant « l’instant vécu dans l’irréel » comme « notre étoile ».

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Veilleur de toutes les nuits, il nous apprend que la poésie est la recherche « d’un sens du langage qui soit aussi le sens de l’être ». Ce langage n’a pas d’autre objet que de surclasser l’homme par la réhabilitation d’une surréalité dans laquelle André Breton voyait lui-même le territoire d’une réalité absolue, territoire secret où s’accomplit l’opération de dissolution par quoi le réel et le rêve, le conscient et l’inconscient, seront un jour réunis, éternellement.

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« Dites, l’homme couché près d’une pierre verte quel est votre dessein ? 
Je veux être celui qu’un regard voit en se cachant ».

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Sources : Joe Bousquet, Le sème-chemins, éditions Rougerie ; René Nelli, Joe Bousquet sa vie, son œuvre, éditions Albin Michel ; Alain Freixe, Accident et événement dans la vie et l’œuvre de Joe Bousquet, in Les blessures de Joe Bousquet 1918-1939, éditions du Tabucaire ; René Nelli, préface à La tisane de sarments, in Joe Bousquet, Œuvres romanesques complètes, tome I, éditions Albin Michel.