Eugénie Grandet, roman du roman

Une chronologie de l’écriture du roman d’après la correspondance avec Eve Hanska

Lundi 19 août 1833 : première mention d’Eugénie Grandet. « Depuis 8 jours, je travaille très activement à l’Europe littéraire où j’ai pris une action. Jeudi prochain la Théorie de la démarche y sera finie. C’est un long traité fort ennuyeux. Mais à la fin du mois, il y aura une Scène de la vie de province, dans le genre des Célibataires, et intitulée Eugénie Grandet qui sera mieux ». Dans La Comédie Humaine, sous le titre Les Célibataires, seront regroupés Pierrette, Le curé de Tours et La Rabouilleuse.

Lundi 9 septembre 1833 : « Je travaille maintenant à Eugénie Grandet une composition qui paraîtra dans L’Europe littéraire précisément pendant que je voyagerai ». La revue L’Europe littéraire publiera les premières feuilles du roman dans sa livraison du 19 septembre 1833 sous le titre Physionomies bourgeoises. Un second chapitre, Le Cousin de Paris est annoncé mais ne paraîtra finalement pas, comme prévu, à cause des difficultés rencontrées par la revue (voir plus bas).

Dimanche 13 octobre 1833 : le 6 octobre, Balzac est de retour à Paris après un voyage à Neufchâtel où il vient de rencontrer pour la première fois Evelyne Hanska. Il se remet immédiatement à la composition d’Eugénie Grandet. « Ne faut-il pas que je retourne à Eugénie Grandet qui va bien, j’en ai encore pour tout lundi et une partie de mardi », écrit-il le 13 octobre à sa Belle Etrangère. A cette époque, l’emploi du temps quotidien de Balzac à Paris est le suivant : lever minuit, travail de minuit à midi, affaires extérieures de midi à 16 heures, repas à 17 heures, coucher à 18 heures.

Vendredi 18 octobre 1833 : « Eugénie Grandet, un de mes tableaux les plus achevés est à moitié ; j’en suis très content. Eugénie Grandet ne ressemble à rien de ce que j’ai peint jusqu’ici. Trouver Eugénie Grandet après Mme Jules, sans vanité, cela annonce du talent ». Depuis son retour de Neufchâtel, Balzac a pris l’engagement d’écrire tous les dimanches à Evelyne Hanska une longue lettre composée durant la semaine et rendant compte de tous ses travaux. Dans cette même lettre du 18 octobre (qui ne sera expédiée que le 20), il lui annonce qu’il va signer un contrat de 27 000 francs pour l’édition des Etudes de mœurs au XIXème siècle. Balzac a conclu effectivement ce contrat avec Mme Veuve Charles Béchet le 19 octobre. La lettre du 18 octobre se termine par ces mots : « Le rossignol a trop chanté ; je me suis acoquiné à t’écrire et Eugénie Grandet gronde ».

Samedi 19 octobre 1833 : « Je n’ai presque rien fait d’Eugénie Grandet et des Aventures d’une idée. Il y a des moments où l’imagination cahote et ne va pas. Puis l’Europe Littéraire ne vient pas ; je suis trop fier pour y mettre les pieds, puisqu’ils se sont mal conduits envers moi. Donc, depuis mon retour, je suis sans argent. J’attends ; ils devaient venir hier s’expliquer ; point. Ils doivent venir aujourd’hui. Mon pauvre ange, en ce moment, le prix d’Eugénie Grandet est une grosse somme pour moi, me voilà donc recommençant mon métier d’angoisse, jamais je ne serai sans ressembler à Raphaël dans sa mansarde (Balzac fait ici référence à son personnage dans La peau de chagrin) ; j’en ai encore pour une année à jouir de mes dernières misères, à avoir de nobles fiertés inconnues. Je suis un peu fatigué, mais la douleur de côté a cédé au stationnement de mon individu dans mon fauteuil, à cette tranquillité constante du corps qui me monachise ». Balzac s’est souvent comparé à un moine dans sa manière de vivre lorsqu’il travaillait à la composition de son œuvre : hygiène particulière liée à des horaires stricts, tenue vestimentaire (sa célèbre robe de chambre) témoignent de ce mimétisme. A cette époque aussi, Balzac restait très marqué par sa visite à la Grande Chartreuse, près de Voiron, qui lui fournit la trame de son roman Le médecin de campagne composé au début de l’année 1833.

Jeudi 24 octobre 1833 : « Mon ange, je ne puis aller à Genève que ma première livraison des Etudes de mœurs parue, publiée, et la deuxième bien en train. Cela fait j’aurai quinze jours à moi, vingt peut-être. Tout dépendra du plus ou moins d’argent que j’aurai, car j’ai un remboursement important à faire fin décembre. Je suis content de mon éditeur, il est actif, il ne fait pas le Monsieur, il s’occupe de mon entreprise comme d’une fortune et la juge éminemment profitable. Il faut un succès, un grand succès. Eugénie Grandet est une belle œuvre. J’ai presque toutes mes idées pour les parties qui restent à faire dans ces douze volumes. Ma vie est maintenant bien réglée. Levé à minuit, couché à six heures ; un bain tous les trois jours, quatorze heures de travail, deux de promenades. Je m’enfonce dans mes idées… » Comme souvent chez Balzac, la rédaction d’un roman est soumise à des impératifs financiers. Eugénie Grandet n’échappe pas à cette règle. Et comme à son habitude, le romancier mène de front plusieurs travaux : en cette fin d’année 1833, la composition d’Eugénie Grandet et des Aventures d’une idée heureuse, un projet de roman philosophique mettant en scène Bernard de Palissy et qui ne verra finalement pas le jour, les esquisses de La Bataille mettant en scène la bataille d’Essling que Balzac n’aura jamais le temps d’écrire, la Théorie de la démarche et un contre drolatique, Persévérance d’amour, pour l’Europe littéraire, des corrections d’épreuves (La femme abandonnée, Le Message, Les célibataires) en vue du deuxième volume des Scènes de la vie de province, des nouvelles corrections pour Le médecin de campagne et, surtout, le lancement de l’édition des Etudes de mœurs, véritable acte de naissance de La comédie humaine.

Samedi 26 octobre 1833 : « Demain, je reprendrai mes travaux de manuscrit, je veux terminer ou Eugénie Grandet ou Les aventures d’une idée heureuse« .

Mardi 29 octobre 1833 : « A propos, mon amour, L’Europe littéraire est en déconfiture ; il y a rendez-vous demain de tous les actionnaires pour aviser aux moyens. J’irai à 7 h du soir (…). Dès le matin, je cours pour mes argents. Ainsi déjà les cent louis de Mlle Eugénie Grandet s’en vont en fumée. Il faut supporter tout cela, patiemment, comme les moutons de M. de Hanski se laissent tondre. Depuis trois jours plus de travaux littéraires. Donc je me tue à courir ».

Vendredi 1er novembre 1833 : « J’ai travaillé pendant toute la journée à deux épreuves qui m’ont pris vingt heures, puis il faut je crois que je trouve quelque chose pour compléter mon second volume des Scènes de la vie de province, car pour faire un beau livre on gagne tant sur mon manuscrit qu’il faudra une scène de quarante ou cinquante pages ». Balzac va se lancer dans l’écriture de L’illustre Gaudissart.

Samedi 2 novembre 1833 : « Aujourd’hui, inventé péniblement Le cabinet des Antiques, tu liras cela quelque jour. J’en ai écrit 17 feuillets de suite. Je suis très fatigué… »

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« J’ai travaillé pendant toute la journée à deux épreuves qui m’ont pris vingt heures »

Eugénie Grandet
épreuve corrigée de la main de Balzac

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Dimanche 10 novembre 1833 : « Je ne sais pas si tu te fais une idée de ce que j’ai à faire. Il faut que j’aie achevé l’impression de 4 volumes avant de pouvoir partir ; que t’aie atermoyé cinq difficultés, payé 8 000 fr., et les 4 volumes font cent feuilles ou cent fois 16 pages à revoir chacune 3 ou quatre fois, sans compter les manuscrits. Eh bien, j’y perdrai le sommeil, je risquerai tout, mais tu me verras près de toi le 26 au plus tard ».

Mardi 12 novembre 1833 : « Le docteur est épouvanté de mes travaux. Eugénie Grandet fait un gros volume. Je te garde le manuscrit, il y a des pages écrites au milieu de mes douleurs, elles t’appartiennent, comme tout moi ». Balzac a décidé d’offrir le manuscrit de son roman à Evelyne Hanska. Ce qu’il fera. « Il y a une scène sublime (à mon avis et je suis payé pour l’avoir) dans Eugénie Grandet qui offre son trésor à son cousin. Le cousin a une réponse à faire, ce que je te disais à ce sujet, était la plus gracieuse. Mais mêler à ce que les autres liront, un seul mot dit à mon Eva ! Ah ! j’aurais jeté Eugénie Grandet au feu. Oh, mon amour, je ne trouve pas assez de voiles pour le voiler à tous les regards ». Balzac se défend ici de transposer dans le roman son vécu amoureux auprès d’Evelyne Hanska.

Mercredi 13 novembre 1833 : « Demain jeudi, j’espère être délivré d’Eugénie Grandet ; le manuscrit sera terminé. Il faudra immédiatement achever Ne touchez pas la hache« . Balzac, une fois de plus, ne pourra tenir ce délai. Pourtant, le temps presse de rejoindre Evelyne Hanska en Suisse. « J’espère être le 25 courant à Genève, mais hélas ! il faut pour cela que j’aie achevé 4 volumes, et quoique je travaille 18 heures sur 24, que j’aie abandonné la musique des Bouffons, et toutes les joies de Paris, pour rester dans ma cellule, j’ai peur que les coalitions d’ouvriers dont nous sommes victimes, ne rendent mes efforts superflus ». Balzac faisait composer ses ouvrages en cours d’écriture pour corriger et améliorer son texte directement sur les épreuves (ce qu’il nomme les feuilles, cf. ci-dessous, lettre du 17 novembre). Mais les imprimeurs n’étaient pas exclusivement à son service.

Dimanche 17 novembre 1833 : « Si je suis parti le 25 ce sera heureux. Sur 100 feuilles aujourd’hui dimanche je n’ai encore que 8 feuilles d’un volume, 4 d’un autre, de tirées, 11 composées sur l’un et 5 sur l’autre. J’attends ce matin les fabricateurs pour leur signifier mon ultimatum. Comment avec 16 heures de travail et de quel travail, je fais en une heure ce que les plus habiles ouvriers d’imprimerie ne font pas en un jour, je n’arriverais pas ! »

Mercredi 20 novembre 1833 : « Là j’ai conçu le plus beau livre, un petit volume dont Louis Lambert serait la préface, une œuvre intitulée Séraphîta. (…) Si je le puis, j’écrirai ce bel ouvrage, à Genève, près de toi. (…) J’ai bien peur de ne pouvoir partir d’ici que le 27, les 17 heures de travail ne suffisent pas. (…) Aujourd’hui 20 j’ai encore 100 pages d’Eugénie Grandet à écrire, Ne touchez pas la hache à finir, La Femme aux yeux rouges, à faire. Et il faut au moins dix jours pour tout cela. J’arriverai mort ». Ce projet de La Femme aux yeux rouges sera effectivement réalisé par Balzac, mais pas dans les délais qu’il s’était fixé. L’ouvrage paraîtra sous le titre La Fille aux yeux d’or. Et toujours les soucis d’impression des textes : « Je ne travaillerai que mes 12 heures de minuit à midi, mais il me les faut. Je ne te dis pas combien les retards de l’imprimeur me contrarient, j’en suis malade ».

Samedi 23 novembre 1833 : « Maintenant relativement à la fabrique d’Esprit, voilà où j’en suis. J’ai encore 25 feuillets à faire pour finir Eugénie Grandet ; j’ai les épreuves à revoir. Puis Ne touchez pas la hache à finir avec La Femme aux yeux rouges à faire, puis les épreuves de deux volumes à voir. Il est impossible que je parte avant la fin de tout cela. Je calcule dix jours, nous sommes au 24, car voici deux heures du matin. Je ne puis me mettre en route que le 4, arriver le 7 et rester jusqu’au 7 janvier. Encore pour que je reste faut-il que Le médecin de campagne soit vendu (il s’agit de la deuxième édition qui paraîtra chez Werdet en juillet 1834), que je fasse à Genève, une Scène de la vie de campagne, et que l’on publie à Paris en mon absence les Scènes de la vie de campagne. (…) Je t’écris cela en arrivant au 11e feuillet du 5e chapitre d’Eugénie Grandet intitulé Chagrins de famille, et entre une épreuve de la feuille 11, de l’ouvrage c’est-à-dire à sa page 176. Quand tu auras les manuscrits d’Eugénie Grandet tu en connaîtras l’histoire mieux que personne ». A cette date, Balzac devait encore écrire 30 feuillets de son roman et en corriger plus de 200 pages.

Dimanche 1er décembre 1833 : « Mon ange adoré, dans ces huit jours-ci, j’ai fait des efforts de lion, je n’ai pas pu t’écrire un mot (la dernière lettre de Balzac à Evelyne Hanska a effectivement été expédiée le dimanche 24 novembre), mais, malgré mes nuits passées, je ne vois pas que mes deux volumes puissent être finis avant le 5 décembre, et les deux autres que je dois laisser pour paraître en mon absence, le 10, mais le 10, je me mets en voiture, car, finis ou non, ni mon corps, ni ma tête, si puissants que les fassent ma vie de moine, ne sauraient soutenir ce travail de chaudière. Ainsi, le 13, je crois, je serai à Genève, maintenant rien ne peut faire varier cette date. Je vais te faire relier le manuscrit d’Eugénie Grandet et te l’envoyer ostensiblement ». Ce témoignage permet d’établir que Balzac a terminé la rédaction de son roman à la fin du mois de novembre. Plus loin, dans la même lettre : « Que je piaffe comme un pauvre cheval impatient ! Le désir de te voir, me fait trouver des choses qui, d’ordinaire ne me venaient pas. Je corrige plus vite. Tu ne me donnes pas que du courage pour supporter les difficultés de la vie, tu me donnes encore du talent, de la facilité, tout au moins. Il faut aimer, mon Eve, ma chérie, pour faire l’amour d’Eugénie Grandet. Amour, pur, immense, fier ». Sur la foi de ce qu’en dit Balzac lui-même, on peut donc estimer que l’amour d’Eugénie Grandet pour son cousin Charles est directement inspiré par les sentiments qu’éprouve l’écrivain pour sa Belle Etrangère. La lettre du 1er décembre contient deux dernières allusions au roman. Sur le feuillet rédigé à 11 heures du matin, on lit : « J’ai fait voler les dernières épreuves d’Eugénie Grandet et j’ai sauté comme pour aller à toi ». L’expression « fait voler » mérite une interprétation. Balzac vient de recevoir, ce dimanche, une lettre d’Evelyne Hanska. C’est pourquoi il écrit à la hâte un nouveau feuillet avant d’expédier son propre courrier. Il est probable que Balzac a retardé de quelques heures les corrections à apporter à son roman pour se jeter sur la lettre de Mme Hanska. A moins qu’il ait au contraire accéléré encore son travail pour en être définitivement libéré. Enfin, la dernière allusion concerne le manuscrit lui-même : « Mon amour gentil, tu recevras une belle lettre, bien polie, soumise, respectueuse, avec le manuscrit d’Eugénie Grandet et tu trouveras, alors au crayon derrière la première page du manuscrit, le jour précis où j’aurai retenu ma place à la diligence ». Balzac ne prendra pas ce risque. Il apporta lui-même le manuscrit d’Eugénie Grandet à Genève et le remit en main propre à sa destinataire après avoir mentionné sur la page de garde : « Offert par l’auteur à Madame de Hanska comme un témoignage de son respectueux attachement. 24 décembre 1833. Genève ». Après cette date, il n’est plus guère question d’Eugénie Grandet dans la correspondance de Balzac avec Mme Hanska. Le travail est terminé. L’écrivain est déjà sur d’autres projets. On trouve encore deux références anecdotiques au roman dans deux lettres de 1834.

Jeudi 13 février 1834 : « N’oubliez pas demain, est une de vos recommandations, quand je vous disais que je ne croyais pas au lendemain, mais maintenant, j’y crois, puisque, par hasard, j’ai un avenir et que le libraire me l’a heureusement prouvé. Il est très heureux de la vente d’Eugénie Grandet. Il m’a dit le mot solennel, cela se vend comme du pain… » On mesure là combien la fin de l’année 1833 a été capitale pour Balzac qui a déployé des montagnes d’énergie et travaillé avec un acharnement démesuré pour donner à son œuvre une dimension nouvelle. Le fait qu’il puisse croire désormais en ses lendemains n’est surtout pas, contrairement à ce qu’il semble dire, le fruit du hasard. On peut aussi mesurer, dans le même temps, le rôle d’inspiratrice et de soutien joué par Evelyne Hanska auprès de l’écrivain durant cette période. Après Mme de Berny qui l’a encouragé à devenir écrivain, Balzac a trouvé celle pour qui, désormais, il va donner le meilleur de lui-même.

Jeudi 3 avril 1834 : « Avez-vous toujours l’intention de faire la Grandet à Wierzchownia, car alors, j’attendrais trente invitations avant d’y aller, afin de ne pas augmenter la consommation ». Balzac est très désireux de rejoindre Eve Hanska dans sa campagne d’Ukraine. L’allusion à Grandet montre ici que l’écrivain demeure habité par ses personnages, qu’ils vivent perpétuellement en lui et qu’ils peuvent continuer à revêtir une réalité au-delà de leur composition proprement dite. En avril 1834, Grandet est devenu un « type » balzacien.

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Source : Honoré de Balzac, Lettres à Madame Hanska, édition établie par Roger Pierrot, Bouquins-Robert Laffont.