Le cœur de l’Histoire

Sur Antonio Gramsci

Le 5 janvier 1918, paraît à Turin, dans le journal Il Grido del Popolo, un article signé A.G. intitulé La Révolution contre Le Capital. En réalité, il s’agit de la seconde publication du texte dont la première version, parue dans l’Avanti (journal milanais) le 24 décembre 1917, avait été caviardée par la censure.

Gramsci avance dans ce texte l’idée que la Révolution des Bolcheviks s’est faire contre Le Capital de Karl Marx. « Le Capital de Marx était en Russie le livre des bourgeois plus qu’il n’était celui des prolétaires », écrit Gramsci. Cela tient au fait, explique-t-il, que le processus révolutionnaire tel que théorisé par Marx implique d’abord et « nécessairement » la formation d’une classe bourgeoise et la mise en place effective d’un système capitaliste sur le modèle de la civilisation occidentale. Sans ces éléments, les conditions ne sont pas remplies pour la mise en mouvement du prolétariat vers son émancipation révolutionnaire. 

En Russie cependant, la révolution bolchevique apporte en quelque sorte un démenti aux « canons du matérialisme historique ». En effet, le processus révolutionnaire s’enclenche alors même qu’aucun des deux facteurs n’est accompli. « Les faits, dit Gramsci, ont fait éclater les schémas ». « Les canons du matérialisme historique ne sont pas aussi inflexibles (…) qu’on l’a pensé », en conclut le révolutionnaire italien pour qui « les faits ont débordé les idéologies ».

Il n’est de dogme qui ne puisse être tôt ou tard submergé – renversé ? – par l’Histoire. 

Pour Gramsci, les bolcheviks « ne sont pas marxistes ». En revanche, « ils vivent la pensée marxiste », une pensée authentique, « débarrassée des scories positivistes est naturalistes » qui, selon le philosophe italien, l’avaient altérée. 

« Il semble que la nouvelle génération veuille retourner à l’authentique doctrine de Marx pour laquelle l’homme et la réalité, l’instrument de travail et la volonté, ne se désolidarisent pas mais s’identifient dans le moment historique. C’est pourquoi ils pensent que les canons du matérialisme historique ne sont valables que post factum, afin d’étudier et de comprendre les événements du passé et qu’ils ne doivent pas devenir une hypothèque sur le présent et l’avenir ». 

En Russie, le processus révolutionnaire est une conséquence de la guerre « qui a modifié la situation historique normale », conférant à « la volonté sociale, collective, des hommes une importance qu’elle n’avait pas dans des conditions normales ». 

Que retient principalement Gramsci de la pensée marxiste « authentique » à laquelle il fait retour ? Qu’elle reconnaît toujours l’homme – et non les faits économiques – comme le plus grand facteur de l’Histoire. C’est une pensée qui place l’homme au cœur de l’Histoire en tant que son principal acteur. 

C’est l’homme qui fait l’histoire, qui l’écrit, l’invente et la rêve. L’homme qui la précède et l’accomplit. Ce n’est donc pas l’économie qui doit dominer l’homme et le monde. Il appartient au contraire à l’homme de la soumettre à sa volonté. 

C’est la lutte des classes qui crée l’Histoire. 

Scénario : le prolétariat qui a pris conscience de sa misère fait pression sur la bourgeoisie (c’est le but de la lutte) pour alléger ses souffrances et améliorer ses conditions de vie. Rien ne sera jamais donné au prolétariat qu’il n’aura conquis par la lutte. Dans la lutte, la masse (prolétariat) prend conscience de sa puissance. 

Ce qui prévaut, pour Gramsci, c’est « l’action actuelle » et rien de ce qui peut y concourir ne saurait être négligé, y compris « la foi en la divine providence » en tant « qu’aiguillon de l’action consciente ». « La croyance au déterminisme, conclut Gramsci, pourrait bien avoir eu la même efficacité, en Russie pour Lénine, ailleurs, pour d’autres ».  

Source : Antonio Gramsci, La Révolution contre le Capital, in Œuvres complètes, éditions Gallimard, Bibliothèque des idées.