Au pied de la lettre

Une introduction aux notes sur Proust

Lorsqu’il m’arrive de fermer les yeux et de laisser advenir quelque image de ma jeunesse, laquelle s’écoula dans la maison de famille, au village, je revois la couverture du volume, jaunie et légèrement écornée sur laquelle se détachaient en lettres grasses, un titre énigmatique au-dessus duquel était inscrit : son nom. 

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Ce volume, Du côté de chez Swann, j’ai de tout temps éprouvé à son égard un attachement familier.

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Je tiens que tout lecteur pénétrant dans La recherche jamais ne sera abandonné au sort triste du délaissé tant l’accompagnera toujours la petite lumière infinie qui habite le texte. 

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Je crois être de ces lecteurs, attentif et désobéissant, qui ne conçoit pas un horizon du temps sans un passage obligé par tel ou tel moment du texte. Tout se passe alors comme lorsque nous rendons visite à un ami avec qui, même si nous ne nous sommes plus vus depuis longtemps, la conversation n’a jamais cessé et reprend simplement là où elle avait été suspendue. 

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En ce temps de sidération, en l’état impensable, où chacun tente de vivre l’incertitude, m’est apparue la nécessité de revisiter La Recherche comme on revient dans une maison de famille pour retrouver les atmosphères de chaque pièce, couleurs des tapisseries, odeurs de cuisines, bouquets de fleurs séchées, bruissement du vent sous les portes, crissement des gonds de la porte en fer forgée ouvrant du côté qu’enfant je désignais comme celui de devant, par opposition au côté de derrière, imitant en cela ceux de Méséglise et de Guermantes.

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L’idée de relire, cette fois, s’accompagne de notes, bric-à-brac de sensations, sentiments, impressions, collages, réminiscences, reprenant en cela une tentative déjà ancienne de suivre Marcel Proust au pied de la lettre, le lire mot à mot, un moyen comme un autre, pensais-je, de se donner une chance de l’habiter. C’est ainsi que je l’abordais la première fois. En recherchant le plaisir que procure sa phrase à qui s’y abandonne comme on saisit une main amie aux rives des fleuves impassibles.

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Tel, ce moment où il est question des feuilles de tilleul que le narrateur, enfant, plonge dans l’eau bouillante pour préparer la tisane réclamée par tante Léonie. Nous sommes à Combray, au tout début du roman.  

« … Et chaque caractère nouveau n’y étant que la métamorphose d’un caractère ancien, dans de petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont pas venus à terme ; mais surtout l’éclat rose, lunaire et doux qui faisait se détacher les fleurs dans la forêt fragile des tiges où elles étaient suspendues comme de petites roses d’or – signe, comme la lueur qui révèle encore sur une muraille la place d’une fresque effacée, de la différence entre les parties de l’arbre qui avaient été « en couleur » et celles qui ne l’avaient pas été – me montrait que ces pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie avaient embaumé les soirs de printemps. Cette flamme rose de cierge, c’était leur couleur encore, mais à demi éteinte et assoupie dans cette vie diminuée qu’était la leur maintenant et qui est comme le crépuscule des fleurs ».

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Source – Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Bibliothèque de la Pléiade.