Proust, premiers mots

31 mars-3 novembre 2020 –

Au commencement était la phrase 

« Longtemps je me suis couché de bonne heure »

Ce commencement – on le sait grâce aux archéologues du texte – fut laborieux. 

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Pour trouver ses premiers mots, Proust a tâtonné. On lit, dans les esquisses, plusieurs tentatives d’énonciation du thème du coucher et du désordre que le pressentiment de la nuit provoque. « J’étais couché depuis une heure environ. Le jour n’avait pas encore tracé dans la chambre… » ; « Depuis longtemps je ne dormais plus que le jour et cette nuit-là… » ; « Il faisait nuit noire dans ma chambre. C’était l’heure où celui qui s’éveille… » ; « Autrefois j’avais connu comme tout le monde la douceur de m’éveiller au milieu de la nuit… » ; « Jusque vers l’âge de vingt ans, je dormis la nuit » ; « Jusqu’à l’âge de vingt ans je dormais la nuit avec de courts réveils » ; « Au temps de cette matinée dont je veux fixer je ne sais pourquoi le souvenir, j’étais déjà malade, je restais levé toute la nuit, me couchais le matin et dormais le jour » etc.

Sur la première version dactylographiée, « Pendant les derniers mois que je passais dans la banlieue de Paris avant d’aller vivre à l’étranger, le médecin me fit mener une vie de repos » est biffé. « Le soir je me couchais… » est encore biffé et remplacé par « Longtemps je me suis couché de bonne heure » qui sera biffé à son tour dans la deuxième dactylographie au profit de « Pendant bien des années, le soir, quand je venais de me coucher, je lisais quelques pages d’un Traité d’archéologie monumentale qui était à côté de mon lit ; puis… » biffé pour rétablir la version qui deviendra définitive à l’impression. « Longtemps je me… »

Cette phrase frappe par sa simplicité. On peut la réciter en silence. La dire à haute voix. La répéter. Longtemps. Elle est d’un équilibre parfait. Longtemps je me suis couché de bonne heure ne se discute pas, se déguste comme un fruit délicat, un gâteau fondant, une madeleine. Son effet de volupté se prolonge indéfiniment dans l’espace et le temps. 

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Lumière bleue

« Il faisait nuit noire dans ma chambre. C’était l’heure où celui qui s’éveille… »

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Un mot : motilité. Proust l’utilise à trois reprises dans Du côté de chez Swann, et notamment dès les premières pages de Combray. Il apparaît dans un passage où il est question de théâtre, art pour lequel Proust éprouva une certaine fascination. Auprès de ses camarades, le narrateur alors jeune collégien s’enquiert de qui serait à leurs yeux le plus grand acteur du moment. 

« Plus tard, quand je fus au collège, chaque fois que pendant les classes je correspondais, aussitôt que le professeur avait la tête tournée, avec un nouvel ami, ma première question était toujours pour lui demander s’il était déjà allé au théâtre et s’il trouvait que le plus grand acteur était bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, à son avis, Febvre ne venait qu’après Thiron, ou Delaunay qu’après Coquelin, la soudaine motilité que Coquelin, perdant la rigidité de la pierre, contractait dans mon esprit pour y passer au deuxième rang, et l’agilité miraculeuse, la féconde animation dont se voyait doué Delaunay pour reculer au quatrième, rendait la sensation du fleurissement et de la vie à mon cerveau assoupli et fertilisé ». 

La motilité, c’est le mouvement ou plus précisément la faculté de se mouvoir. En physiologie, on parle de motilité d’un organe ou d’un système pour désigner sa mobilité. Dans la phrase de Proust, la motilité dont Coquelin fait preuve pour se glisser au deuxième rang du classement est tout le contraire de la rigidité qui le maintenait à sa place jusque-là pierreuse pour ne pas dire médiocre. Il faut la croire plus féconde que l’agilité qui voit Delaunay, lui, céder du terrain pour se retrouver au quatrième rang. Enfin, il serait étonnant, connaissant l’usage que fait Proust des mots qu’il choisit, pressant leur sens de manière à en obtenir, comme un nectar, la toute puissance évocatrice, que cette motilité ne fût pas pour quelque chose dans l’assouplissement du cerveau du narrateur, puisque motilité s’emploie spécifiquement à propos des organes.

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Sources : Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Bibliothèque de la Pléiade, édition dirigée par Jean-Yves Tadié ; Esquisses et notes de l’édition dirigée par Jean-Yves Tadié pour la Bibliothèque de la Pléiade.