Dans la trame des choses

Moment 1, la rouille – Comment représenter, figurer le monde ? Comment dire ce que l’on sent, soupçonne, imagine mais que l’on ne sait pas ? Qu’est-ce que savoir ? Comment percevoir ce qui sourd ? La trame invisible des choses. Comment (se) saisir de ce qui se fait au moment où « ça » se fait ? Retenir ce qui nous traverse ? 

Un sifflement se fit entendre. Le train venait d’entrer en gare dans un nuage épais de fumées blanches. Un bruit de ferraille semblable à des crissements avait signalé l’arrêt de la machine qui s’était immobilisée en soufflant, lasse d’une trajectoire qu’elle n’avait pas choisie. L’employé des chemins de fer, dans sa tunique régimentaire, s’affairait à l’ouverture des portières mâchées par la rouille.

Elle sortit, pauvrement vêtue, dans la lumière vacillante d’un lampadaire. 

L’homme qui l’accompagnait maintenait d’une main un chapeau sur sa tête de peur qu’il soit emporté par le vent. D’un signe, il l’invita à le suivre. Elle s’exécuta. L’air était vif. Ils disparurent dans l’escalier qui conduisait les voyageurs vers un passage souterrain.

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Moment 2, Meaulnes – Relire Le Grand Meaulnes. Je crois que je n’y étais jamais revenu depuis l’adolescence (sauf peut-être lors de ma période Gide). Je crois que je n’avais pas considéré ce texte dans l’importance qu’il revêt pourtant. J’étais passé à côté, l’ayant lu comme un roman d’apprentissage plutôt bien tourné, avec quelques longueurs ici et là, des moments embrouillés où l’on se perd (c’était un temps où je n’avais pas encore perçu tout l’intérêt qu’il y a à se perdre dans un livre)

je crois aujourd’hui que la force d’un auteur réside dans sa faculté à perdre son lecteur tout en le tenant en haleine pour enfin l’abandonner, seul, au milieu de rien, dans un désert de sens qui pourtant soulève des montagnes de questions 

je crois à l’infini des phrases qu’aucun point n’arrête, je crois que le point final est une illusion, une manière pour l’auteur de se rassurer (et son lecteur avec)

Donc, Meaulnes. Je ne suis pas comme Jean Chalon qui s’interrogeait en 1971 dans le Magazine Littéraire : « Qui nous délivrera du Grand Meaulnes ? » Je ne me pose pas cette étrange question. Je n’éprouve pas le besoin de cette délivrance pour la raison qu’aucun texte ne m’emprisonne. Se laisse qui veut enfermer dans les mots. En littérature, personne n’oblige personne. La littérature est le pays de la liberté. Comme l’était aux yeux de Meaulnes le « domaine sans nom », lieu mystérieux où il a échoué, lors qu’une étrange fête s’y déroulait, tandis que lui errait, égaré dans la nuit sur un chemin perdu. 

Et cette fin qui n’a pas de fin. Augustin Meaulnes de retour aux Sablonnières pour y retrouver sa fille sur qui veillait François Seurel : « Cependant, la petite fille commençait à s’ennuyer d’être serrée ainsi et, comme Augustin, la tête penchée de côté pour cacher et arrêter ses larmes, continuait à ne pas la regarder, elle lui flanqua une grande tape de sa petite main sur sa bouche barbue et mouillée. Cette fois le père leva bien haut sa fille, la fit sauter au bout de ses bras et la regarda avec une espèce de rire. Satisfaite, elle battit des mains… je m’étais légèrement reculé pour mieux les voir. Un peu déçu et pourtant émerveillé, je comprenais que la petite fille avait enfin trouvé là le compagnon qu’elle attendait obscurément… La seule joie que m’eût laissée le grand Meaulnes, je sentais bien qu’il était revenu pour me la prendre. Et déjà je l’imaginais, la nuit, enveloppant sa fille dans un manteau, et partant avec elle pour de nouvelles aventures ». 

Cette dernière phrase ne peut mettre un point final au roman. Elle contient toute la littérature. 

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La main heureuse

Richard Serra, Hand Catching Lead, 1968. Extrait du film 16 mm, noir et blanc, silencieux, d’une durée de trois minutes, présenté dans l’exposition Le supermarché des images sous la direction de Peter Szendy,  musée du Jeu de Paume, paris 2020)

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Moment 3, lire – Je lis rarement au hasard, souvent par association, un livre en appelant un autre. Si je dressais les listes de mes lectures, il serait facile d’en deviner les fils conducteurs tellement ils sont visibles.

Mais j’aime aussi les vagabondages de la main heureuse dans les rayons de la bibliothèque. 

Je lis pour me frayer un chemin singulier vers des mondes en friches. Je voudrais me soustraire à la frénésie marchande des multitudes. 

Lire pour s’abstraire, se délier, choisir la corde du sensible plutôt que celle du pendu et, en dernière instance, refuser le rôle de l’assigné pour vivre sans résidence autre que le pied de la lettre.

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Moment 4, écrire – d’où vient ce besoin, écrire, que tant, dit-on, éprouvent, irrépressible, comme poussant de l’intérieur, quant à d’autres il demeure étranger, 

dans Formation, Pierre Guyotat raconte qu’enfant, il éprouve une impossibilité de lancer (s)es phrases, celles particulièrement qui débutent par des consonnes dures

il explique qu’il doit les mâchonner s’il veut parvenir à les prononcer et que ce n’est donc pas tant le bégaiement en soi qui l’empêche mais le fait de devoir commencer la phrase à l’extérieur de lui, « la faire surgir de mon discours intérieur permanent vers l’extérieur » 

mais il y a autre chose 

la scène a lieu dans le jardin de la tante Jeanne, l’enfant joue près d’un bassin, pose sa main sur le mur pour attraper un lézard puis, bouche bée devant le spectacle d’une pie tenant en son bec un bracelet, avale un insecte volant, lequel, raconte Pierre Guyotat, « a touché ma salive et s’y englue ; je crache, en vain, l’insecte a passé le palais ; je cours m’étendre dans de l’herbe sous un prunier, pour y attendre la mort, respirant et avalant beaucoup » et puis l’angoisse, « l’insecte s’est-il noyé, étranglé ou asphyxié ? peut-il encore piquer,  et dans quoi ? au mieux aurai-je la voix cassée… son venin peut-il m’endormir pour jamais ? », par chance il n’en est rien, entretemps « quelque chose bouge entre mes cuisses, le plaisir me fait oublier l’angoisse et la mort ».

peut-être l’écrire trouve-t-il ses sources (je ne crois pas, en hydrologie textuelle, à l’existence d’une source unique) dans la prononciation impossible d’une lettre, la gorge obstruée par un corps étranger, un frémissement entre les cuisses, un crachat,  une giclée 

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Un froid soudain s’est abattu. Les volets tremblent. On ne comptera bientôt plus les morts que pour la forme.

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Sources : Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, édition de Philippe Berthier, Bibliothèque de la Pléiade ;  Pierre Guyotat, Formation, Folio Gallimard.