La confusion de Montaigne

Chahuté par la mer. (Je n’ai rien envie d’autre en ce moment que d’entendre la mer, sa colère, son écume, sa rage).

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Montaigne : « C’est ici un livre de bonne foi, lecteur (…) C’est moi que je peins ». Blaise Pascal : « Le sot projet qu’il a de se peindre ». 

« Dire des sottises par hasard et par faiblesse, c’est un mal ordinaire mais d’en dire par dessein, c’est ce qui n’est pas supportable ». Dans le papier original, Pascal a souligné supportable

Pascal a montré dans les Provinciales un talent inné de polémiste. Quand il tire l’épée, il tranche. Ici, on le sent excédé par « la confusion de Montaigne ».

Mais il concède : « Il arrive à tout le monde de faillir ».

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Un ami me dit sceptique. Habité par le doute à propos de moi-même, par la sensation que quelque chose se dérobe à mon intelligence. Je ne perçois pas tout de ce que je crois voir. Ce qui se dérobe n’est pas le Dieu que Descartes a rendu intelligible. Ce qui se dérobe, c’est le creux de moi-même. Je crois me connaître or rien n’est plus éloigné de ma connaissance que cela que je suis. Je connais tel arbre dont je peux détailler l’écorce et mesurer la circonférence. La vérité est que je suis inintelligible à moi-même.

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S’il m’était demandé de rebrousser chemin, d’accomplir à reculons l’itinéraire qui m’a conduit au point où je suis parvenu ; s’il m’était interdit de me retourner sur mes pas ; je devrais reculer en regardant devant, sans quitter des yeux la lumière qui vibre ; tout alors me serait incertain jusqu’au chemin lui-même. 

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Linéaments (hommage à Montaigne)

20-01-20 / 1625

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Ceci, dans La désobéissance civile de Henry David Thoreau pour qui la politique est l’affaire de tous et pas seulement celle des gouvernants : « La véritable raison pour laquelle, une fois que le pouvoir se trouve entre les mains du peuple, on permet à une majorité de régner et de continuer durablement à le faire n’est pas que cette majorité a plus de chances d’avoir raison, ni que cela semble plus juste à la minorité, mais bien que cette majorité jouit d’une force physique supérieure. Pourtant, un gouvernement dans lequel la majorité dicte toujours la loi ne saurait être fondé en justice, même au sens le plus large où les hommes peuvent entendre cette notion. Ne peut-il exister un gouvernement dans lequel ce ne sont pas les majorités qui décident virtuellement du juste et de l’injuste, mais la conscience ? Un gouvernement dans lequel les majorités ne se prononcent que sur des questions susceptibles d’être tranchées selon le critère de l’utilité ? Le citoyen doit-il jamais, ne fût-ce qu’un seul instant, ne fût-ce qu’extrêmement partiellement, abandonner sa conscience au législateur ? Si oui, pourquoi alors avons-nous tous une conscience ? »

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Imre Kertész dans L’ultime auberge : « Ce journal n’est pas fait pour me dépeindre moi-même, sauf si cet être indécis et mal défini – moi – reflète le chaos du monde ». 

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Un ami me signale le verbe employé par Montaigne pour désigner le travail des abeilles. L’auteur des Essais dit qu’elles pillotent. Ce verbe, pilloter (que l’on traduit en français moderne par butiner), figure dans De l’institution des enfants à propos de la manière dont il convient de conduire une bonne éducation. Voici l’extrait : « Qu’il (le précepteur) lui (son élève) fasse tout passer par l’étamine* et ne loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit ; les principes d’Aristote ne lui soient principes, non plus que ceux des Stoïciens ou Epicuriens. Qu’on lui propose cette diversité de jugements : il choisira s’il peut, sinon il en demeurera en doute. Il n’y a que les fols certains et résolus. Che non men che saper dubbiar m’aggrada**. Car s’il embrasse les opinions de Xénophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit un autre, il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire il ne cherche rien. Non summus subrege; sibi quisque se vindicet***. Qu’il sache qu’il sait, au moins. [ … ] La vérité et la raison sont communes à un chacun et ne sont non plus à qui les a dites premièrement, qu’à qui les dit après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même. Les abeilles pillotent deça delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur ; ce n’est plus thym ni marjolaine : ainsi les pièces empruntées d’autrui, il les transformera et confondra, pour en faire un ouvrage tout sien, à savoir son jugement.

(*) Etamine : filtre, crible. (**) « Aussi bien que savoir, douter me plaît ». Dante, L’Enfer, chant XI. (***) « Nous ne sommes pas sous la domination d’un roi ; que chacun dispose librement de soi-même ». Sénèque, Lettre 33.

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Le monde ne se laisse voir que par bribes. Nous ne saisissons pas les choses dans leur totalité mais seulement par fragments. S’il nous prend de les décrire, nous donnerons à voir seulement les fragments qui se sont dévoilés à notre curiosité. 

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Avec Montaigne, Pascal est sévère. Montaigne tente « de bonne foi » l’expérience ultime et fascinante de la connaissance de soi. Il tâtonne. Sa route n’est pas ligne droite. Son pas n’est pas assuré. Sa pensée dessine des linéaments. Il cherche. Sur Montaigne, Pascal se trompe. « Il arrive à tout le monde de faillir ». 

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Nous sommes soubresauts. Convulsions. Thym, marjolaine, étamines. Alpages en attente de neiges.